La guerre des âges

Jérôme Pellissier, écrivain et chercheur, auteur de "La nuit tous les vieux sont gris" et co-auteur de "Humanitude", publie aux éditions Armand Colin une réflexion sur l'opposition entre les vieux et les autres ... 

 

 

La guerre des âges

Jérôme Pellissier


Il manquait à notre XXIe siècle débutant de solides boucs émissaires de ses doutes et angoisses. On nous les a enfin trouvés : ce sont les seniors, les papy-boomers, les vieux... Qu'importe le mot, pourvu qu'on désigne les coupables : ces millions d'individus dont la « marée grise » déferle sur la France !
Des millions de boucs émissaires auxquels nous pouvons faire porter tous les poids : celui des déséquilibres démographiques, celui du chômage, celui de l'effondrement de nos systèmes de retraite et de santé. Des millions de boucs émissaires que nous pouvons accuser de tous les maux : de s'accrocher au pouvoir, de capter les richesses, de faire régner le conservatisme... Bref, d'empêcher la France de poursuivre sa course sur la voix libérale et sucrée du « progrès ».
D'aucuns en viennent même à appeler les jeunes à se révolter, à refuser de payer pour les générations aînées, bref, à déclarer la guerre.
La guerre des âges aura-t-elle lieu ? Et si, en fait, elle avait commencé, souterrainement, depuis plusieurs décennies ? Et s'il n'était que temps de dénoncer cette dramatique imposture qui pousse au meurtre social de millions d'entre nous et mène à casser les logiques de solidarité et de transmission générationnelle sans lesquelles un pays n'est plus qu'un vaste supermarché de consommateurs déshumanisés ?

Jérôme Pellisser, écrivain et chercheur, est l'auteur de La nuit, tous les vieux sont gris (2003) et de Humanitude (avec Yves Gineste, 2005, 2007).

Postface de Pierre Pfitzenmeyer, professeur de gérontologie.

 

 

 

 Voici un extrait du chapitre 3 "Homo sacer", tiré de la partie intitulée "Professionnels & amateurs"

 

Professionnels et amateurs

Tous les professionnels bienveillants souffrent des problèmes créés par cette politique permanente de l’autruche. Parmi eux, un de taille : celui qui fait que, malheureusement, tous les professionnels bienveillants ne sont pas de bons professionnels.

Parce que ça s’apprend. Et qu’on ne le leur apprend pas.

Petit tour d’horizon :

La quasi totalité des médecins généralistes de plus de 40 ans ne connaissent rien aux questions de gériatrie. Jusqu’en 1997, en effet, les enseignements de gériatrie étaient en option durant les études de médecine et occupaient moins de 25 heures. Alors que les « personnes âgées » forment environ les deux tiers des patients d’un généraliste.

Lesquels sont donc nombreux à n’en avoir pas ou peu entendu parler durant leur formation initiale (souvent bien éloignée du soin, des patients, de la clinique). Des lacunes que ne comble pas, généralement, la formation continue, qui est en France une stupéfiante fumisterie (suivie en moyenne par un médecin libéral sur cinq et totalement dépendante des laboratoires pharmaceutiques (86), comme le déplore un récent rapport du Sénat (87).

Les médecins de moins de 40 ans sont à peine plus au courant. De nombreux étudiants continuent de passer plus d’heures d’études sur certaines maladies rares qu’ils ne verront quasiment jamais (maladie d’Addison, anémie de Biermer et bien d’autres) que sur la maladie d’Alzheimer et les autres formes de pathologies démentielles.

Dans d’autres domaines, c’est l’inverse : le nombre d’heures d’enseignement de la pharmacologie a diminué proportionnellement à l’augmentation du nombre de médicaments ! Quatre-vingt heures en moyenne aujourd’hui, en France, durant les études d’un futur médecin ; des classes entières de médicaments non étudiées ; quelques heures seulement sur les antibiotiques ; les relations âge / poids / posologie souvent ignorées.

Résultat : on estime actuellement que la majorité des médecins libéraux mesurent à peine l’interaction de trois médicaments combinés. Et quand on sait que de nombreuses personnes âgées ont des prescriptions de 10, 20, 30 médicaments (quelques urgentistes ont même vu jusqu’à 60 durant le mois d’août 2003… « mais personne n’est responsable de la chaleur, n’est-ce pas »), avec souvent des posologies d’hommes de 40 ans pour des vieilles femmes de 95 ans et 45 kilos, on imagine les conséquences.

Pas la peine de les imaginer, d’ailleurs, on les connaît :
On retrouve dans 30 % des ordonnances de personnes âgées des risques importants d’interactions.
30 % des ordonnances révèlent des posologies non adaptées.

La consommation de psychotropes des personnes âgées est jugée « préoccupante », « excédant largement la prévalence des troubles pour lesquels ils sont indiqués », avec un « bénéfice thérapeutique » souvent « minime par rapport aux risques » (88).

20 % des hospitalisations des personnes âgées de plus de 80 ans sont causées par un accident médicamenteux (dans 9/10e des cas, avec des médicaments prescrits ; dans 50 % des cas, des prescriptions de plus de 15 molécules).

Il y a chaque année environ 50 000 hospitalisations de personnes de plus de 75 ans pour accidents médicamenteux.

On estime entre 10 000 et 15 000 le nombre annuel de morts, dont une majorité de vieilles personnes, dues à des excès médicamenteux.

Que croyez-vous qu’il faudrait faire ? Reconnaître que les professionnels ont une responsabilité fondamentale dans ces questions ? Revoir intelligemment la formation initiale et continue des médecins ? Se demander pourquoi les psychotropes sont souvent la seule réponse, la plus facile, face à des problèmes non sanitaires qu’ils ne font que cacher ? N’autoriser la prescription de certains médicaments qu’à des psychiatres ou gériatres ? Non : intelligence + coût + s’attaquer à quelques lobbies (89) = non (90).

Non. Donc, primo, accuser les vieux : insister sur le fait qu’ils consomment plus de médicaments que les jeunes ; que les médicaments représentent environ un quart des dépenses de l’assurance maladie ; que les « personnes âgées » ne suivent pas toujours les traitements prescrits et donc « gaspillent » (le terme, utilisé en 2003, par la Cour des Comptes, fut largement répété et colporté par J.-F. Mattei). Bref, les désigner comme responsables de l’inflation des dépenses de médicaments (inflation due majoritairement à l’augmentation des ordonnances et des prix des médicaments).

Secundo, restreindre stupidement, comptablement, comme un champignon, les prescriptions :

Ainsi, fin 2003, la CNAM (91) a signé avec un syndicat médical minoritaire un accord dit « de bon usage des soins » visant à limiter à cinq médicaments l’ordonnance des malades de plus de 70 ans. Pourquoi cinq ? Pourquoi 70 ans ? Que signifie une limite si l’état de santé de la personne malade nécessite six ou huit ou dix médicaments ? Silence des champignons.

 

« - Accusée, levez-vous. »
L’absence de formation se lève.

L’absence de formation des praticiens : auteur parfait, puisqu’invisible et muet, de crimes appelés « accidents ». Ah, si on plaçait le poison dans la main des médecins, on pourrait accuser quelques placeurs d’armer le bras des criminels. Mais là, rien de tel. Simplement, on ne leur place pas dans l’esprit les connaissances qui leur éviteraient de détruire un peu, beaucoup, jusqu’à la mort parfois, la santé de leurs vieux patients.

Ce qui est vrai pour les généralistes l’est aussi pour les spécialistes non gériatres : la majorité d’entre eux, qui soignent pourtant de plus en plus des personnes âgées d’au moins 75 ans, n’ont que peu ou pas de connaissances sur les spécificités des sujets âgés, sur les conséquences de certaines maladies (les pathologies démentielles par exemple), etc. Du coup, des hôpitaux qui n’ont toujours pas réalisés que 2/3 des hospitalisations concernaient des personnes de plus de 75 ans. Des hôpitaux où, en moyenne, 32 praticiens seulement sur 1 000 ont suivi un cursus gériatrique. Des hôpitaux où des vieux sont « parqués » en médecine et psychiatrie parce que refusés dans les services spécialisés dont ils ont besoin. Bref, des hôpitaux pratiquement sans gériatrie (92). Faut-il dans un tel contexte s’étonner de constater que 30 % environ des personnes âgées sont mal orientées (93) ? Faut-il s’étonner de voir autant de vieux en bon état général ressortir après une hospitalisation avec telle ou telle partie de leur corps soignée ou remplacée mais devenus grabataires ou incontinents ? Faudrait-il pour faire changer les choses les compter, ces milliers de vieux-là, qui vivaient chez eux, debout, continents ; qui un jour vont subir une opération bénigne à l’hôpital ; qu’on retrouve trois semaines plus tard au fond d’un long séjour, allongés, immobiles, avec une couche et le regard affolé ou éteint ? Cela suffirait-il de les compter, un par un, mille par mille, dix mille par dix mille, pour changer les choses ou les choses ne changeront-elles jamais tant que ces vieux-là ne seront pas des pères et mères de députés, de sénateurs, de hauts fonctionnaires, de chefs de service, de ministres, de rédacteurs en chef et de secrétaires généraux de syndicats ?

Principale conséquence de ces absences ou insuffisances de formation des soignants : des pratiques qui, globalement, n’ont aucune cohérence et baladent les vieilles personnes, en permanence, entre d’un côté la sur-médicalisation (des millions de prescriptions inutiles) et la sur-consommation (combien de radios simplement évitables avec une consultation où le médecin se servirait de ses yeux, de ses oreilles et de ses mains) et de l’autre les difficultés d’accès aux soins, la sous-prévention (par exemple de l’ostéoporose) et la sous-médicalisation (par exemple de la dénutrition et des déficiences sensorielles). Au petit bonheur la chance. Au petit malheur la mort.

Le mieux serait sans doute de confier l’affaire à des spécialistes, à des praticiens qualifiés ayant suivi un enseignement sur les spécificités de la santé des vieilles personnes. Théoriquement, oui. Évidemment. Mais comptablement, non. Chers, les spécialistes. Et donc rares : actuellement, environ 2 600 gériatres exercent en France.

L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) recommande un gériatre pour 1 000 personnes de plus de 65 ans. Nous sommes en France à un gériatre pour 3 846 personnes de plus de 65 ans. Même en ne prenant que les personnes de plus de 75 ans, nous n’y parvenons pas : un gériatre pour 1 730 personnes de plus de 75 ans. Un gériatre pour quatre établissements (logements foyers, maisons de retraite, services hospitaliers de long séjour) ! C’est étonnant : dans tous les autres domaines de la santé, la France se situe au-dessus des recommandations de l’OMS (qui permettent non l’idéal, mais le correct). Dans tous les autres domaines, sauf celui-ci. Quatrième âge, quart monde ?

 

Au quotidien, à domicile ou en établissement, les « personnes âgées dépendantes » sont aidées et accompagnées, quand elles le sont, par différentes catégories de professionnels : agents de service hospitaliers, auxiliaires de vie, etc.

On estime actuellement que 60 % des personnes travaillant dans les métiers d’aide aux personnes âgées n’ont reçu aucune formation. La bienveillance dont font preuve la majorité d’entre elles ne remplace pas les savoir-faire qu’elles n’ont pas appris. Ni les savoir-faire qu’elles auraient mieux fait de ne pas apprendre… Cela fait des années que des professionnels dénoncent une situation ahurissante : il existe encore, aujourd’hui, en 2007, un nombre non négligeable d’Instituts de Formation en Soins Infirmiers (IFSI) qui enseignent aux futures aides-soignantes et infirmières certaines connaissances scientifiquement dépassées depuis… les années 1950 (94). Dans quel autre domaine accepterait-on sans réagir de voir des professionnels sortir de leur formation avec 50 ans de retard ?

On constate également que la majorité des aides-soignantes et des infirmières qui travaillent dans les EHPAD ne possèdent pas les connaissances gérontologiques et gériatriques leur permettant de prendre soin dans les règles de l’art et le respect des recommandations établies par les experts. La plupart des IFSI n’enseignent même pas les quelques connaissances permettant, par exemple, d’apaiser les nombreuses situations où des personnes atteintes de pathologies démentielles peuvent se sentir agressées par des soignants.

Ce que le Commissariat général du Plan dit à sa manière : « Le manque de qualification du personnel est un constat majeur […] La structure actuelle du personnel de la plupart des maisons de retraite n’apparaît pas propice à l’accomplissement d’un suivi satisfaisant […]. Le personnel très peu qualifié doit accompagner des personnes souvent affectées par de multiples pathologies (95). »

 

Notes de lecture :

(86)
Financée à 98 % par les laboratoires pharmaceutiques, autrement dit par nous, qui achetons des médicaments, par nous, qui fournissons les ressources de l’assurance maladie. Les citoyens financent donc une formation continue non indépendante et sur laquelle ils n’ont aucun droit de regard.

(87) Marie-Thérèse Hermange & Anne-Marie Payet (dir.), « Rapport d’information fait au nom de la commission des Affaires sociales sur les conditions de mise sur le marché et de suivi des médicaments. » Sénat, juin 2006.

 (88) Maryvonne Briot (rapporteuse), « Le bon usage des médicaments psychotropes. » Rapport fait au nom de l’Office parlementaire d’évaluation des politiques de santé, juin 2006.

 (89) On aura compris qu’accuser les vieux de gaspiller les médicaments demande infiniment moins de courage que de s’attaquer aux responsables des programmes des études de médecine ou aux responsables de la hausse des prix des médicaments (hausse non proportionnelle à leur efficacité thérapeutique…).

(90) L’absence de courage politique conduit également à ne pas inciter ou obliger les médecins, comme d’autres professionnels (pharmaciens, notaires), à s’installer là où les besoins ne sont pas couverts ; à ne pas remettre en cause le paiement à l’acte, frein majeur à une bonne participation des médecins à des réseaux gérontologiques ; etc.

 (91) Caisse Nationale d’Assurance Maladie.

 (92) Ou avec une gériatrie reléguée dans une cave. Pas une vraie gériatrie, intelligemment pensée, avec un service et des équipes mobiles, capables de se déplacer, d’être souples, réactifs. Une vraie gériatrie qui permettrait de réaliser une vraie évaluation du vieux patient, indispensable pour l’orienter en fonction de la priorité thérapeutique et non en fonction de la place, de l’humeur d’un chef de service, etc. Sur ce que pourrait être une vraie gériatrie, cf. Claude Jeandel, Pierre Pfitzenmeyer et Philippe Vigouroux, « Un programme pour la gériatrie : 5 objectifs, 20 recommandations, 45 mesures pour atténuer l’impact du choc démographique sur le fonctionnement des hôpitaux dans les 15 ans à venir. » La Documentation française, 2006.

(93) Les chiffres cités par Gérard Badou, dans Les Nouveaux vieux (op. cit.) concordent avec ceux présentés dans Georges Golbérine (et al.), Les Vieux, ennemi public n°1. Hachette, 2004.

(94) Un exemple en est fourni par les protocoles enseignés pour la toilette. Une toilette doit généralement être réalisée, pour des raisons d’hygiène, des zones les plus propres du corps aux zones les plus sales. On sait, depuis les progrès des connaissances en hygiène réalisés dans les années 1950, que le visage est une des zones les plus sales du corps. Or, dans de nombreux IFSI, on enseigne encore aujourd’hui que la toilette doit commencer… par le visage.

(95) « La prise en charge des personnes âgées dépendantes dans leur dernière période de vie. » Commissariat Général du Plan, avril 2005.

 

Autres extraits sur le site de Jérôme Pellissier
Plus d’informations sur http://jerpel.fr/

PubliƩ le 01/05/2007