Quand la mort sépare un jeune couple

Corine Goldberger nous livre son témoignage de jeune veuve...

« C'est pas vrai », « c'est pas possible », « C'est un cauchemar, je vais me réveiller », « pourquoi toi, pourquoi nous »? … « Qu'est-ce qu'on a fait pour mériter ça » ? « Comment vivre sans toi? » « Qu'allons-nous devenir, avec les enfants »? On était un couple, on était deux, et d'un seul coup, on est un(e). Seule (e)… « Nous deux », « toi et moi », c'est fini. « Pourquoi …pourquoi…pourquoi »…

« Plus jamais »? La dernière fois qu'on lui a dit « je t'aime », qu'on a fait l'amour, et dormi, déjeuné, bu, dansé, fumé, marché, rigolé… ensemble, c'était donc la dernière fois de notre vie de couple. Et nous ne le savions pas… »

« Pour le meilleur, et pour le pire »…Chaque année, 30 0000 femmes et hommes de moins de 55 ans mariés ou pas sont confrontés à la perte de l'autre, et font l'expérience du veuvage. Soit 360 000 veufs précoces en France aujourd'hui. 80 % ont moins de 40 ans. Dans l'immense majorité des cas, le veuvage "produit" des familles monoparentales. Que sait-on des jeunes veufs ?

Journaliste et veuve elle-même, Corine Goldberger les a rencontrés pour leur permettre de mieux comprendre leurs propres réactions, parfois déroutantes, en se reconnaissant en certains des témoignages recueillis ici. Elle les invite à dépasser l'une des expériences les plus cruelles de la vie de couple, à s'autoriser à continuer leur vie et à aimer de nouveau. Elle a aussi écrit ce livre pour tous les autres - parents, amis- , qui souhaitent sincèrement aider la jeune veuve ou le jeune veuf et peinent à trouver les mots, les gestes, et le ton juste. Elle a enfin pensé aux couples, qui, au fond, croient toujours, - et elle était comme eux -, que le veuvage précoce, « ça n'arrive qu'aux autres ».

 

L'AUTEUR

Veuve depuis 2002 et mère de deux enfants, Corine Goldberger est journaliste au journal Marie Claire , spécialiste des articles « psycho » et société. Elle a aussi travaillé à Biba et Marie France.

 

Pourquoi ce livre…

A une époque où c'est en général la routine, la frustration, le ras le bol des infidélités de l'autre, qui font éclater la plupart des couples contemporains, c'est le cancer qui a eu la peau du mien. Tous les ans, des hommes et des femmes jeunes, meurent, et entrent dans les statistiques du cancer, mais aussi de la violence routière, des accidents du travail ou du suicide, laissant conjoints et enfants continuer seuls une route qui paraissait encore longue…Tu es parti(e) trop tôt mon amour.

Je suis veuve, vous êtes sans doute veuve ou veuf depuis peu, vous aussi, qui tenez ce livre entre vos mains…Bienvenue "au club". Je le dis sans ironie, même si la formule peut paraître incongrue. Nous sommes en effet une « tribu » avec ses problématiques particulières. Une planète moins visible ou connue que celle des divorcés-séparés, mais néanmoins d'ampleur respectable: Il y a 360 000 veufs et veuves de moins de 55 ans en France. 80 % ont moins de 40 ans. Et dans 90 % des cas, le veuvage est intervenu au sein de couples parents d'enfants (1) . Le veuvage précoce "produit" donc de nombreuses familles monoparentales, la plupart dirigées par des femmes. Encore un chiffre : au cours des trois années précédant le recensement de 1999, près de 90 000 personnes ont fait l'expérience du veuvage précoce, soit l'équivalent d'une ville comme Nancy. Que sait-on des jeunes veufs?

J'ai décidé de rencontrer, mes "pairs", mes alter ego en désarroi. Pour entendre ce qu'ils avaient ressenti au fil des jours et des mois. Leurs témoignages directs m'intéressaient plus que les descriptions générales du travail de deuil en X étapes par des experts du deuil, qui ont certes rencontré de nombreux veufs au cours de leur vie professionnelle, mais ne le sont pas nécessairement eux-mêmes.

Je voulais savoir comment les autres vivaient ce sentiment d'étrangeté propre aux veufs jeunes. Ainsi je me sentais en connivence avec les vieilles dames qui trottinent seules, un cabas à commissions à la main. Au début, je me surprenais à ralentir à leur hauteur, à leur sourire, à penser: « Je me sens proche de toi ma soeur. Comme toi sans doute, je lui parle désormais en regardant sa photo… Comme toi pour le faire revivre un peu, je l'évoque au conditionnel passé : "Ca, ça l'aurait fait rigoler…"…"Ca, ça ne lui aurait pas plu"… » Ma "complicité" de veuve avec mes aînées s'arrête ici. Même si personne n'est préparé à la disparition de cet autre, qui partage sa vie, connaître le veuvage à 75 ou 80 ans, est "dans l'ordre des choses. Annoncer à des enfants que papa ou maman "est mort (e)", ne l'est pas…

Etrangeté du veuvage précoce… Sentiment, au début de son deuil, d'être une vieille femme, un homme brisé, à 25, 30, 40, 45 ans seulement… Individus en miettes, mais qui travaillent, élèvent leurs enfants en parents désormais solo, sans que leur deuil se devine de l'extérieur: le look veuve corse et le crêpe au bras pour les hommes est démodé. Et le noir, la couleur de pull ou de t-shirt la mieux partagée.

Le sentiment d'étrangeté se nourrit aussi des réactions plus ou moins adroites de l'entourage: au énième "tu devrais" (te changer les idées, voir un psy, donner les vêtements de ton mari, déménager etc.), j'ai parfois répondu: " Avant de me donner un conseil, mets toi quelques secondes à ma place. Ton mari, ton mec, (ta femme, ta nana), vient de mourir et tu te retrouves seul(e) avec les enfants".

-Tais-toi, je ne peux pas, c'est horrible. "

"Tais toi, je ne peux pas"…Qui peut en effet imaginer son amour dans un cercueil, ou réduit à un petit tas de cendres dans une urne? Le veuvage précoce est une expérience impensable au sens propre du mot.

Comment ça se passe aujourd'hui, quand mariés ou pas, on perd son conjoint, son compagnon, sa compagne? Que ressentent intimement les jeunes veufs? Qu'est-ce que le fameux "travail de deuil? A quoi ressemble la vie avec des enfants désormais orphelins de père ou de mère ? Veuf ou divorcé, est-ce un peu la même chose? … Quel est l'impact du veuvage sur les relations avec l'entourage? Comment reprend-on goût à la vie ? Comment se reconstruit-on? Comment sait-on qu'on a terminé son travail de deuil? S'autoriser à aimer, désirer, faire à nouveau l'amour…Comment l'ont-ils vécu, avec le premier amoureux ou la première "copine", après des mois de solitude? Voilà les questions qui m'intéressaient. Chacun des veufs que j'ai rencontrés m'a donné un petit morceau de la réponse. De leurs témoignages est né ce livre. Celui que j'aurais aimé trouver quand je suis devenue veuve : cheminement intérieur, acceptation progressive de la perte, adaptation à la nouvelle situation : du choc du décès au retour dans la vie.

Si les veufs partagent des expériences communes, leur manière de vivre la perte de l'autre et de se reconstruire est fortement influencée par leur histoire, leur personnalité, leur relation avec leur compagnon ou compagne décédé(e), et leur ancien style de vie. Puissent les veufs qui sont en train de lire ce livre mieux comprendre leurs propres réactions parfois déroutantes, en se reconnaissant en certains des témoignages.

Enfin j'ai écrit ce livre pour tous les autres - entourage –parents, amis, qui souhaitent sincèrement aider la jeune veuve ou le jeune veuf, et peinent à trouver les mots, les gestes, le ton juste. J'ai pensé aussi aux couples, qui, au fond, croient toujours, - et j'étais comme eux-, que le veuvage précoce, "ça n'arrive qu'aux autres".

chiffres : automne 2004, « Le veuvage précoce en France », Isabelle Delaunay-Berdaï, in INED-INSEE, ouvrage collectif sous la direction de Cécile Lefèvre, Histoires de famille, histoires familiales. Les résultats de l'enquête Etude de l'Histoire Familiale de 1999 , Les collections de l'Ined, Paris.

Corine Goldberger

PubliƩ le 17/11/2005