Entretien avec Annick Willaume

Annick Willaume est orthophoniste, elle a travaillé pendant 25 ans à l'hôpital Sainte-Anne auprès d'enfants en grande difficulté et en tant que psychopédagogue auprès de lycéens.
Elle est l'auteure de "Di moi doux tu vien" publié aux éditions Stock.

 

 

 

ENTRETIEN AVEC ANNICK WILLAUME

 

 

Merci de vous présenter en quelques lignes

J’ai 70ans. J’ai été orthophoniste à l’hôpital Sainte-Anne et parallèlement psychopédagogue au lycée privé des Petits-Champs.

Je suis née à Marseille. Puis j’ai bourlingué au rythme des affectations de mon mari. Mes trois enfants sont nés au loin. Retour en France, à Paris, à une vie plus stable. Souhaitant faire des études, j’ai commencé par passer L’examen spécial d’entrée à, l’université. J’avais 35ans. J’ai alors découvert l’orthophonie.


 

Pourquoi avez-vous choisi ce métier ?

L’attention prêtée à la langue dans le cadre familial et mon goût pour la lecture (de romans en particulier) et le sentiment qu’on pouvait s’approprier la littérature à sa façon, tout ce qui avait coulé de source pour moi, j’ai eu envie de le partager et cela m’est apparu problématique pour certains. J’ai découvert les embuches, les manques, les ratées, l’origine et le fonctionnement du langage et en particulier son contexte psychologique. J’ai découvert la psychanalyse qui baignait les différents abords des difficultés des enfants dans le service. A tout ce qui avait été pour moi un vecteur de plaisir, d’évasion, de richesse s’est ajouté l’approfondissement des connaissances et de la connaissance de moi-même.


 

Vous avez travaillé pendant des années à l'hôpital Saint-Anne, à Paris, en pédopsychiatrie, auprès d'enfants en difficulté. Dans quelle structure interveniez-vous?

Orthophoniste, je rencontrais les enfants dans le cadre des différentes unités du service de pédopsychiatrie, à raison d’une fois par semaine.

En ambulatoire, en présence des mères souvent.

A l’hôpital de jour (« la Petite Ecole ), individuellement, en petit groupe avec une infirmière, ou un psychomotricien, ou une stagiaire psychologue ou tous les enfants en séance de contes.

Dans les classes spécialisées de l’école primaire voisine, individuellement, en petit groupe ou dans la classe avec l’institutrice.

Au centre d’aide thérapeutique à temps partiel avec une psychologue.

Toutes ces activités étaient rythmées par des « réunions de synthèse », conduites par les médecins-psychiatres qui permettaient le partage, la circulation de la réflexion, des informations, du sens des symptômes et des progrès, avec tous les intervenants. Partage et circulation me semblent être les maitres-mots dans ces lieux de vie.

Les enfants avaient l’âge de l’école primaire. Souvent, les parents avaient consulté sur insistance de l’école. Certains plus jeunes, à l’hôpital de jour, dès 5 ans.

Ils pouvaient présenter des pathologies bruyantes : troubles du caractère, du comportement, marquées par la violence, l’agressivité, la destructivité. Ou des pathologie plus silencieuses : refus scolaire, mutisme, défenses autistiques, repli, tristesse.

 

Les enfants que vous rencontriez savaient-ils lire et écrire ? Comment est née l’idée de lire des histoires à ces enfants en difficulté ? Quel était le rythme de vos interventions ?

 

TOUS les enfants avaient des difficultés avec la langue écrite – quelque fois parlée – la relation individuelle permettait avec la confiance induite d’aborder les apprentissages, de (re)prendre de l’assurance, d’avoir le sentiment d’un peu de maitrise sur un monde hostile et plein de tourments : l’écrit.

J’ai eu l’idée des ateliers de contes – à raison d’une fois par semaine - pour partager avec tous le plaisir d’une histoire, pour qu’ils sentent physiquement la présence bénéfique et immensément riche du livre. Je ne suis pas conteuse. J’ai tenté de leur faire percevoir que c’est le livre qui contient les histoires, tout ce qui nous emporte là, à ce moment précis.

J’ai essayé de dissocier la souffrance des apprentissages du bonheur du sens. Qu’en ces lieux, il n’y avait pas de fautes mais qu’on était libre d’entendre et de penser et qu’on était reconnu.

 


 

Quel travail proposiez-vous autour de ces lectures ?

Ce travail était thérapeutique en soi par le fait même qui permettait de mettre en mot librement ce qu’on avait entendu.

J’ai toujours recommandé de n’en faire aucune interprétation, ce qui était souvent tentant, ni rectification orthographique. Car on aurait perdu ce qui faisait tout le sens de ce moment-là : la liberté d’entendre totale, l’entrée dans l’imaginaire qui n’appartient qu’à soi.

Dans un autre lieu, dans la classe, avec l’institurice, des enfants ont proposé d’inventer une pièce de théatre où moult épreuves plus incroyables les unes que les autres vont permettre la conquête d’une extraterrestre…

Mais l’imaginaire, il faut le nourrir et pas selon mon imaginaire à moi.


 

Pourquoi recouriez-vous aux contes classiques, aux mythes et à la littérature d' aventure ?

Je pensais à la solidité, au sens, qu’ils avaient pour avoir ainsi traversé les siècles en faisant toujours autant d’effet. Aussi à ces chemins tellement connus et balisés qu’on pouvait se faire plaisir en faisant des incartades (celles des interprétations faites par les enfants par ex.) qu’ils n’aient pas ou plus peur d’emprunter ces chemins-là.

Très vite je me suis aperçue de l’impact sur tous les enfants quelle que soit leur histoire personnelle, familiale ou linguistique.
Et la notion d’une culture partagée ou de partage de la culture m’a animée.

Transmission verticale : histoires orales, écrites, lues. Présence du livre. Pérennité du texte. adulte-passeur d’histoires.
Transmission horizontale : entendues ensemble - réactions partagées – entendre les réactions des autres – laisser parler l’autre – ne pas être seul pour faire face à des situations inquiétantes.

Pour la littérature d’aventure, c’est plutôt l’appel à l’imaginaire constructif, au recours à soi-même, enfant, pour inventer des solutions, pour surmonter c’est l’identification à un personnage. Ce peut être un élément de la résilience par la conquête de l’estime de soi.

 

Il y a une progression dans les histoires car elles font grandir :
Les contes : le petit enfant n’envisage que la dualité : bon, mauvais, jeune, vieux etc...tout finit bien.
Les mythes : découverte d’une instance toute puissante, ambivalente, qui ne nous veut pas que du bien. Questionnement…incertitudes - les histoires peuvent mal finir.
La fiction : Quelqu’un a inventé cette histoire. On peut tous inventer une histoire.
On peut prendre différentes places par rapport au récit : narrateur, héros, observateur,…on est dedans de différentes manières.
Enfin, il m’est apparu, au cours de ces années, que l’Odyssée rassemblait tout ce qui avait pu être mis en place auparavant.

 

 

Comment réagissaient les enfants ?

Par leurs réactions vives les enfants démontraient l’actualité de toutes ces histoires. Leur universalité aussi.


 

Pourquoi associer le dessin à l'écoute ?

J’ai fait dessiner les enfants pendant que je parlais en premier lieu pour canaliser l’agitation, le bruit. Je me suis rendue compte qu’ainsi ils apprenaient à écouter. Ils ont toujours pratiqué cette règle du jeu sans problème et souvent avec application.


 

Comment intervient le langage dans ce binôme écoute-dessin ?

Le langage passe d’abord par la voix de la lectrice. La lectrice fait sortir l’histoire du livre. La voix module les émotions .L’enfant entend, « voit » avec sa main ; son énergie pulsionnelle canalisé dans le dessin n’est pas une illustration mais un geste qui a pris sa source dans une écoute collective mais dont la trace est individuelle.

La formulation de ce qu’il a entendu lui demande un effort et l’intervention de l’adulte, seulement à ce moment-là, l’aide à construire le sens, son sens à lui.


 

Quelle est la part de l'imaginaire dans l'élaboration de la pensée ?

L’imaginaire est le point d’appui sur lequel l’enfant peut construire du langage et formuler de la pensée en toute liberté.


 

Au cours de ces séances, les enfants parviennent-ils à raconter leur propre histoire ?

Les enfants ne racontent pas leur histoire. Ils la laissent échapper. Ils laissent sortir des éléments qui encombrent leur pensée et vient prendre la place des images offertes. Et qui par la-même les soulage et permet de comprendre, parfois, le sens de leur réaction.


 

Participer à ces ateliers de lecture demandaient aux enfants une grande part de concentration et de courage pour oser s'exprimer en dépit de leurs difficultés et pour affronter leurs émotions. Quelle était leur(s) motivation(s) ?

Concentration certainement. mais pas précisément de courage. Car ce que nous entreprenions ensemble était vécu dans le plaisir de la découverte d’une histoire que chacun s’appropriait à sa façon avec la reconnaissance de l’adulte qui écrivait les mots dictés par l’enfant.

 

 

Qu'est-ce qui déterminait le choix de vos histoires au cours de l'année ?

J’ai parlé plus haut du sens de la progression des histoires ; les contes, les mythes, l’Odyssée, une fiction. Progression plutôt que programme où chaque élément durait au moins trois mois et l’ensemble sur deux ans.


 

Quel était votre but en racontant ces histoires ?

La parole. Que les enfants puissent parler de ce qui avait fait sens pour eux. Les contes permettaient de déplacer la scène des conflits.


 

Que souhaitiez-vous transmettre à ces enfants ?

Je les ai vus heureux de « faire mon livre », disaient-ils en feuilletant leur cahier de dessins ; je les ai entendus faire des liens avec ce qu’ils avaient vu à la télévision. Découvrir qu’ils savaient raconter .garder des images prégnantes de ces univers imaginaires où ils se mouvaient à l’aise.

 

Associiez-vous ponctuellement les parents ou la fratrie à la lecture d'histoires ?

Seulement à l’hôpital de jour en y associant parfois les mères d’enfants psychotiques au cours de séances individuelles ;

 

Comment résonnaient ces histoires dans les familles ?

Dans les réunions de parents, soutenue par le médecin responsable, j’enjoignais les parents qui souhaitaient ou aimaient raconter ou lire des histoires à leurs enfants de ne jamais vérifier s’ils avaient bien compris le sens de l’histoire. Les laisser libre dans leur vagabondage dans l’histoire. Comme on aime lire un roman, en quelque sorte.

 

 

En quoi la lecture de ces histoires et le travail que vous proposiez autour se révèlaient-ils être un accompagnement ?

Dans le sens où c’étaient un travail de réconciliation avec les mots ,la parole, l’écrit qui étaient chez presque tous le lieux d’échecs et de souffrance et de renoncement.

 

Pourquoi l'équipe médico-éducative appréciait-elle cette démarche ?

Parce qu’elle nourrissait ces enfants et qu’elle faisait découvrir des aspects de leur personnalité ignoré souvent. Qu’elle aidait à faire circuler de la pensée. Chez les adultes aussi.

 

 

Que voudriez-vous suggérer à ceux qui voudraient vous emboîter le pas ?

De se lancer. De toujours préparer le conte.de savoir dans quoi on s’embarque. De rester assez longtemps dans le même univers pour que les enfants soient familiarisés avec un monde imaginaire.

De choisir ce qu’on aime raconter.

 

Où trouviez-vous des ressources pour accompagner ces enfants qui réclament beaucoup d'attention, de créativité, de patience et de persévérance ?

La créativité c’était eux. Ca n’est pas une formule que de dire qu’il y avait des rencontres magiques entre une histoire et un enfant et parfois entre les adultes qui écoutaient ensemble.

Ceci dit, c’était « sportif » par moment.

Plusieurs ateliers de contes dans la journée égalaient un marathon… !

 

Quelles leçons tirez-vous de ces rencontres ?

Qu’il est nécessaire que les adultes transmettent et partagent ce qu’ils aiment. qu’il faut installer un cadre solide pour pouvoir évoluer librement.

Que la pensée et les paroles ont besoin d’être nourris d’images, d’histoires.

 

 

Un cri du cœur, une suggestion, une citation …

Pour l’avoir expérimenté un temps trop court :

La possibilité d’organiser dans l’école des ateliers de contes trans- classe où se retrouvent autour d’histoires des enfants qui rencontrent des difficultés dans leur vie. Souvent des chagrins rentrés, perte d’un grand-parent, déménagement et perte de ses amis, difficulté entre les parents, etc… tout ce qui fait dire que l’enfant ne suit plus en classe, qu’il est violent en récréation, qu’il fait des fautes partout, etc…

Ce moment , en retrait des activités quotidiennes, permet souvent de laisser passer ce qui pèse sans conséquence sur la vie scolaire ou familiale. Mais voila, ici, cela peut être dit et entendu.

PubliƩ le 16/11/2008