Entretien avec Cédric Carbonaro

Cédric Carbonaro est danseur et chorégraphe et intervient auprès de l'association "Sourire à la vie" qui accueille des enfants et ados atteints de cancer et de maladies graves. En leur transmettant sa passion du hip-hop, chacun réussit à transcender ses limites et à danser corps et âme.  


Cet entretien fait suite au spectacle donné le 6 décembre 2009 à la Maison de la Danse à Istres.

 

 

Merci de vous présenter en quelques lignes

Je suis danseur et chorégraphe, j'ai 34 ans et j'habite Istres.

 


Pourquoi avez-vous choisi ce métier ?

Je n'ai pas choisi. A la maison, il y a toujours eu de la musique et de la danse. Mon père y organisait des soirées funk en invitant la famille et des amis. J'ai appris à danser à 6 ans et je n'ai jamais arrêté. C'est une passion !

A 20 ans, je ne savais pas ce que j'allais faire. Je n'aimais pas les études, l'école m'avait découragé, et j'avais tenté, faute de mieux, un CAP-BEP d'électro-technicien mais ça n'a pas marché. Je ne savais rien faire d'autre que danser et c'était tout ce que j'aimais. Alors j'ai tenté ma chance. Je me suis présenté à la Maison de la Danse à Istres. La directrice cherchait justement un prof de hip-hop. J'ai hésité car je n'avais jamais donné de cours. En revanche, j'avais déjà 15 ans de danse derrière moi et ça faisait déjà 5 ans que je faisais de la scène. J'ai accepté cette proposition et j'appris sur le tas. La Maison de la Danse m'a payé des formations à Paris et ailleurs et en contre-partie, je donnais des cours. Financièrement, c'était dur mais ce je faisais ce que j'aimais ! J'ai rencontré plein de professionnels, j'ai monté des spectacles et petit à petit, j'ai appris le métier de chorégraphe.

 

 

Qu'est-ce que le hip-hop et pourquoi vous êtes-vous tourné vers cette façon de vivre et de danser ?

A mon époque, nous étions tous devant la télé fascinés par Mickaël Jackson et son Thriller. On allait voir Grease et Fame au cinéma, etc et il y avait aussi James Brown ! Et toutes ces musiques et ces danses nous transportaient !

J'imitais Mickaël Jackson, Travolta, James Brown pour danser comme eux. J'ai compris que Mickaël Jackson faisait du hip-hop et j'ai cherché où il avait trouvé son inspiration et je suis remonté à Gene Kelly, Fred Astaire et les autres.

 

Le hip-hop est une culture en soi. Les gens sont différents, s'habillent différemment, parlent un autre langage, ils ont envie d'échanger, de se rencontrer, de se connaître. C'est aussi un mouvement qui accueille tout le monde sans barrière d'argent, de religion, de croyances, etc. On y voit des gens des cités, des gens qui galèrent au niveau matériel, et qui font des trucs incroyables avec leur corps, leur graf, etc.

Le hip-hop s'inscrit dans les combats menés par Martin Luther King, James Brown, etc.

Le hip-hop est une passion. Le hip-hop s'exprime par des tas de moyens, moi c'est la danse, et ma danse doit servir à rendre les gens heureux. Le hip-hop est un moyen d'expression, c'est un art qui force la liberté d'expression. Pour moi, l'art ne doit pas être uniquement visuel, il doit servir à quelque chose, il doit être utile pour les autres.

 


Vous intervenez au sein de l'association "Sourire à la vie" qui accueille des enfants et adolescents atteints de maladies graves dans un cadre sportif et artistique. Pourquoi avez-vous souhaité vous investir auprès de ces jeunes ?

J'adore être avec les enfants. Je m'étais toujours dit qu'un jour, il faudrait que j'aille bénévolement à l'hôpital au moment de Noël pour faire des choses avec eux.

Avant Sourire à la vie, j'avais travaillé avec des enfants atteints de maladie mentale et ça avait été très dur. Les enfants ne s'entendaient pas entre eux, j'étais jeune et mal préparé et tout ça avait rendu mon travail très difficile.

Frédéric Sotteau, le créateur de Sourire à la vie, venait souvent me voir à la Maison de la Danse car il appréciait beaucoup mon travail. On s'est perdu de vue pendant quelques années et quand on s'est recroisé, il m'a proposé de rejoindre son association. Je me suis dit : super ! Et en même temps j'ai hésité à cause de l'expérience que j'avais eue avec les enfants dont je viens de parler. On a commencé par une journée et ça s'est super bien passé ! On a continué avec d'autres journées, des week-ends, puis des semaines.

 

Je suis allé les voir à l'hôpital, ils venaient à mes cours et le lien s'est créé. Ce sont des gosses super ! Ils vous sautent dans les bras, ils sont ouverts, avenants et vous font confiance car Fred a su créer des relations super avec eux et ils ont envie de faire des choses avec vous ! Je suis aussi devenu animateur avec eux alors que je n'avais jamais fait ça avant.

Je suis copain avec eux, je rigole bien avec eux, on discute de tout mais je suis sévère. Quand on entre dans la salle de danse, on ne rigole plus. On travaille et ils le savent. Je suis très exigeant avec eux.

Avec Sourire à la vie, je retrouve cet esprit qu'on trouve dans le hip-hop où on est dans un autre monde, avec des gens sains qui s'intéressent à l'essentiel et on ne se prend pas la tête avec l'argent, le pouvoir, les religions et tous ces trucs-là. Imaginez, une semaine au CREPS d'Aix-en-Provence à danser, tous ensemble, toute la journée, tous les jours ! Un truc de fou ! Une semaine sans télé et sans tous ces trucs du quotidien ! Du travail, de la danse, des discussions, des efforts, des liens, des complicités avec tous ces gosses, Fréd et Sylvie l'infirmière. C'est un autre monde !

 

 

Comment conciliez-vous la danse et la maladie ?

Il suffit de voir le film "Break Street 84" des années 80 pour s'apercevoir qu'il y a plein de handicapés qui dansent. Dans le hip-hop, on ne refuse personne. Personne n'est rejeté parce qu'il a le sida, des problèmes d'argent, des problèmes physiques, etc. Du coup, il y a plein de handicapés qui dansent hip-hop et ils font des trucs incroyables ! Certains n'ont qu'une jambe, qu'un bras, etc mais ils dansent et gagnent des battles ! Ils transforment leurs faiblesses en forces. Leur leitmotiv, c'est : je suis différent mais j'existe, je vais le prouver grâce à la danse et je suis fier de ce que je fais.

Pour les problèmes inhérents à la maladie, il y a toujours avec moi Fred ou Sylvie qui m'indiquent les limites de chacun : cet enfant ne voit que d'un oeil, celui-ci a des problèmes moteurs qui l'empêchent de s'orienter, celle-ci a des difficultés à se concentrer, etc

 


Quelles sont les motivations de ces jeunes pour se frotter à la danse et comment réagissent-ils face à ce défi de danser avec un corps fragile ?

Ces enfants et ados savent qu'ils sont malades et qu'ils peuvent mourir. C'est encore plus dur pour ceux qui rechutent. En même temps, ils savent que leur maladie va durer des années et ils n'ont pas envie de vivre que la maladie. Ils veulent se prouver et prouver aux autres qu'ils ne sont pas que la maladie. Il y a la maladie mais il y a aussi la vie et ils veulent la vivre. Alors dès qu'on leur propose quelque chose, une sortie, un atelier artistique, de la voile, etc, ils se donnent. La danse, c'est une force pour eux.

Je me suis retrouvé face à des enfants qui, s'ils n'avaient jamais pris de cours de danse, savaient faire plein de choses : jouer du piano, dessiner, écrire, chanter, etc. J'ai utilisé toutes leurs forces et leurs talents pour mettre en œuvre ce spectacle. Ce spectacle a été un défi pour eux et ils voulaient montrer qui ils sont. Et ils ont admirablement réussi ! Au-delà de nos espérances ! Ils nous ont époustouflés, il s'est produit quelque chose de magique ce soir-là ...

 


Que souhaitez-vous leur transmettre à travers le hip-hop ?

Avec eux, je parle plus de mon vécu que du hip-hop. Ce qu'ils font eux, c'est cent fois plus fort que le hip-hop ! Ils incarnent les valeurs du hip-hop et elles sont démultipliées chez eux. Ils forment un groupe uni où tous se respectent.

Ma transmission consiste à les faire rêver comme en les faisant monter sur scène comme des professionnels. On leur a fait visiter les coulisses, ils se sont entretenus avec les techniciens sons et lumières, etc. Ils ont vécu comme des professionnels qui vont donner un spectacle devant 300 personnes. Je projette maintenant de leur faire rencontrer des danseurs professionnels.

On nourrit leur besoin de rêver et c'est pour ça, par ex, qu'un jour, on les a emmenés sur le tournage du feuilleton télévisé "Plus belle la vie". On leur montre, on leur fait vivre le plus d'expériences possible.

 


Avec les jeunes que vous suivez sur le long terme, quelle évolution notez-vous ?

Il y a 3 ans, certains ne mettaient pas un pied devant l'autre. Aucun d'eux n'avaient jamais pris de cours de danse et il y a donc eu un gros travail corporel à réaliser. Il a fallu composer avec les maladies de chacun. Certains ont des problèmes d'équilibre, d'autres de vue, d'autres ont des membres atrophiés, etc. C'est dire qu'il y a autant de handicaps que de danseurs. Il a fallu énormément de temps et d'efforts de chacun pour réussir à les faire danser.

Il y a aussi leurs émotions à prendre en compte et les jours où l'un d'entre eux n'a pas le moral. C'est Fred ou Sylvie qui s'en occupe. Ils le prennent à part, l'écoutent et parlent avec lui. Moi je continue avec le groupe pour ne pas interrompre le travail. Tous savent que chacun peut flancher, que c'est normal, qu'il pourra toujours pleurer et dire sa souffrance, qu'il sera toujours soutenu mais on ne s'arrête pas, on continue, on va de l'avant. Ils comprennent ainsi que ce qu'ils font est plus fort que leur maladie.

Tous ont fait des progrès énormes ! Les médecins sont très impressionnés et nous encouragent vivement à poursuivre notre action. Les parents sont bouleversés par la transformation de leur enfant. Certains étaient devenus amorphes, se réfugiaient dans le sommeil et n'avaient le goût de rien. Ils s'étaient renfermés physiquement et psychologiquement. Aujourd'hui, ils dansent, ils se sont dépassé et ils ont une force de vie et une volonté de vivre incroyables. Il leur fallait un but, un combat à mener pour sortir de leur maladie et montrer qui ils sont. Certains enfants sont métamorphosés.

 

Vous avez intégré le slam à votre prochain spectacle. Pourquoi associer le slam ?

Le rap et le slam sont un moyen de dire des choses qu'on ne dirait pas sous une autre forme. Ils servent de thérapie. Certaines choses que vivent ces enfants sont difficiles à dire avec la danse. Elles sont tout aussi difficiles à dire avec les mots parce qu'elles sont douloureuses. Et pourtant, ce sont des choses essentielles à exprimer. Nous leur avons donc proposé d'écrire ces choses parce qu'ils ne réussissaient pas à les dire. Ils les ont lu, à leur rythme, au groupe. Il y a eu beaucoup de larmes, beaucoup d'émotions, beaucoup d'amour. L'un d'entre eux a réussi à dire que son père était mort.

L'énergie du groupe est là et c'est très fort.

Nous leur avons ensuite proposé de dire ces choses, pour partie, aux autres, durant le spectacle. C'était dur, mais ils l'ont fait. Ce garçon a dit devant tout le monde son cancer et la mort de son père.

 

Que diriez-vous aux jeunes bien- portants ?

L'important n'est pas de leur dire des choses, ça reste abstrait pour eux. Ils vivent dans un autre monde. Ce qu'il faut, c'est leur montrer la réalité. Les emmener à l'hôpital, les emmener voir ce spectacle ou qu'ils voient la vidéo. L'image est plus forte que les mots. Mais une image vraie parce que les ados sont branchés sur internet, ils voient de tout et ils sont blasés. Il faut qu'ils voient les autres en vrai. J'aurais voulu que tous mes élèves de danse viennent voir le spectacle pour qu'ils voient la performance des ces ados malades, qu'ils comprennent des choses. Ce qui m'a touché, après le spectacle, quand on a donné la parole au public, c'est qu'un de mes élèves a lancé : "C'est super ce que vous avez fait ! Moi, j'arrive pas à faire ce que vous faites".

 


Où trouvez-vous des ressources pour accompagner ces jeunes ?

Je n'ai pas de ressources particulières. J'ai été élevé comme ça. J'ai eu des parents aimants qui m'ont appris la valeur de l'amour. Tout le reste, l'argent, la célébrité, c'est rien. L'amour est supérieur à tout ça. C'est ça qui compte.

L'important, c'est d'être bien dans sa vie et de faire des choses qui nous rendent heureux et de faire ça avec les autres pour qu'ils soient heureux eux aussi.

 

Quelles leçons tirez-vous de ces rencontres  ?

On est tous pareils. Je sais aussi que le monde est dur, je ne me leurre pas. Il y a plus de destruction que de création. Mais il faut continuer, il y a plein de choses à faire. L'important est de faire des belles choses, de rencontrer des gens qui partagent tes valeurs, de te retrouver avec eux dans un environnement sain. Il faut se servir de la force de l'art, comme le hip-hop, qui est en nous. Il faut dire les choses avec. J'ai un optimisme qui me pousse à faire les choses. Il y a plein de gens magnifiques comme Martin Luther King, l'abbé Pierre, mère Térésa qui ont fait des trucs super, il faut suivre leur exemples. Même si ce que je fais n'est qu'une goutte d'eau, c'est important.



Quels sont vos projets ?

J'ai rejoint la cie Käfig http://www.kafig.com/francais.htm et je pars en tournée avec eux. Je travaille aussi avec une autre cie.

Je continue bien sûr ma collaboration avec "Sourire à la vie". Je poursuis les échanges internationaux que j'organise avec des jeunes de Chicago et d'ici pour qu'ils voyagent et qu'ils se rencontrent. Je veux leur donner l'envie de se battre, leur montrer que c'est possible de faire plein de choses.

Je participe aussi aux débats dans les écoles et les centres sociaux de quartiers pour faire connaître et défendre la culture hip-hop.

Voilà pour l'essentiel, j'ai envie de faire plein de choses !

 

Un cri du cœur, une suggestion, une citation …

Je n'ai pas de mot de la fin. Il faut continuer ! J'ai toujours envie d'aller plus loin, de monter des projets, j'ai envie de vivre et de partager ça avec les autres !

 

 

 

PubliƩ le 02/03/2010