Entretien avec Sylvie Blanchet

Sylvie Blanchet est rééducatrice au sein d’un RASED, Réseau d’Aides Spécialisées aux Enfants en Difficulté, et décrit son travail d'accompagnement auprès des enfants et des familles qu'elle rencontre.


 

Merci de vous présenter en quelques lignes

Je m’appelle Sylvie Blanchet. J’ai 52 ans et j’habite Orléans. Je travaille de très longue date en tant que rééducatrice au sein d’un RASED, Réseau d’Aides Spécialisées aux Enfants en Difficulté.



Pourquoi avez-vous choisi ce métier ?

Je ne l’ai pas totalement choisi. Je suis née dans une famille modeste. J’ai donc passé à 15 ans le concours de l’école normale, en sachant que sitôt après le bac, au démarrage de la formation professionnelle, je serais rémunérée.

A ce moment-là déjà, je pensais obliquer vers la fonction de psychologue scolaire. Mais au cours de ma formation d’institutrice, à l’école normale, j’ai rencontré une équipe de GAPP (Groupes d’Aide Psycho-Pédagogique, les ancêtres des RASED). J’ai alors pensé que la fonction de rééducatrice me conviendrait mieux que celle de psychologue scolaire. Je n’ai enseigné que trois ans : très vite je me suis spécialisée. J’ai complété au fil des ans la formation de base, donnée par l’Education Nationale, par une formation universitaire et personnelle.

 

Qu'est-ce qu'un RASED ? Pourquoi avez-vous choisi d'exercer dans cette structure ?

Un RASED est une équipe de trois membres : un psychologue scolaire, un « maître E », un « maître G ». Sa fonction, c’est d’aider les enseignants à quand ils rencontrent une difficulté avec un élève. Toutes les écoles primaires et maternelles de France sont sensées pouvoir bénéficier des services d’un RASED. Dans la réalité, ce n’est pas le cas car beaucoup de postes ont été supprimés et d’autres ne sont pas pourvus : certains secteurs géographiques sont totalement sinistrés ! Tous les psychologues, maîtres E et maîtres G sont, sur le papier, reliés à équipe RASED. Mais dans les faits, cette équipe peut se limiter à deux personnes, si ce n’est une seule !

Dans les secteurs où un RASED subsiste, quand un enseignant s’inquiète pour un enfant, il fait appel à lui. Selon la nature du problème, l’enfant sera aidé par l’un ou l’autre des membres du RASED. Si le problème est plutôt scolaire, cognitif, ce sera sans doute le « maître E ». S’il est plutôt comportemental, ce sera le « maître G ». Si des tests psychométriques doivent être envisagés, ce sera le psychologue, …

 

Combien d'écoles couvrez-vous et quel est le rythme de vos interventions ?

J’interviens depuis maintenant plus de dix ans sur un secteur urbain très populaire, pour ne pas dire sinistré, qui comporte 18 écoles primaires et maternelles. Ce secteur a connu des temps bénis où il bénéficiait de quatre postes de « maîtres G » (ou rééducateurs : à vrai dire, je préfère ce terme !) Il en a ensuite eu trois : c’était encore tout à fait correct. Puis deux : les choses devenaient plus difficiles. Cette année 2009-2010, deux postes ayant donc été fermés et un autre n’étant pas pourvu, je me retrouve seule !

Je ne peux pas, concrètement, me déplacer chaque semaine dans 18 écoles. Les moins défavorisées ont donc été laissées de côté. Mais je tourne tout de même sur 12 écoles ! Ce qui signifie que le temps d’échange avec les équipes enseignantes est très limité. Et ce qui signifie aussi clairement que je ne réponds pas à tous les besoins du secteur.

Je rencontre au reste les enfants une fois par semaine durant une heure, en tout petit groupe (par deux ou par trois) ou parfois en suivi individuel.

 

Quelles sont les difficultés des enfants que vous rencontrez ?

Les enfants auprès desquels j’interviens ont des profils divers : agités, agressifs ou au contraire trop inhibés, entrant difficilement en relation par la parole (quelquefois mutiques), excessivement rêveurs, manquant de confiance en eux, colériques, peinant à se faire des amis ... Derrière ces traits de comportement (je ne dirais pas symptôme car il ne s’agit pas, ou très rarement, d’enfants psychiquement malades) se profile très souvent, selon moi, une difficulté à trouver sa place, à savoir ce qu’on fiche là, et un fort sentiment d’insécurité. Les deux étant, toujours selon moi, largement liés à la précarité et à la relégation sociales subies par leurs parents.

 

Quel accompagnement proposez-vous à ces enfants et à leur famille ?

L’accompagnement consiste sans doute d’abord à s’intéresser à l’individu singulier qui se trouve m’être confié, avec l’accord de ses parents, et à nouer avec lui une relation privilégiée, ce que l’enseignant ne peut pas faire au sein de sa classe. Les enfants, et sans doute plus particulièrement les enfants de milieux très populaires, sont très demandeurs de telles relations : ils sont heureux qu’on s’intéresse à eux ! Concernant les parents, mon travail consiste à les éclairer et à les aider à réfléchir pour qu’ils puissent trouver leurs réponses face aux difficultés de leur enfant.

 

Les enfants que vous rencontrez vivent généralement dans des milieux difficiles où le chômage, une intégration chaotique, une absence de maîtrise de la langue française ou encore des problèmes de santé sont autant d'éléments qui expliquent leur agressivité, ou leur repli, voire leur inadaptation à l'école et à la société et leur méfiance à l'encontre de l'adulte. Quelle est votre approche pour tisser avec eux une relation d'écoute et de confiance ?

Ces enfants vivent dans la précarité, leur devenir social est bien peu souriant mais ce sont le plus souvent des enfants parfaitement « normaux ». Il n’est donc pas compliqué de créer un lien. A quelques exceptions près : quand une famille est ancrée dans la délinquance ou dans la violence, il peut y avoir des choses à ne pas dire ; dans ces cas-là bien sûr, les choses sont nettement plus difficiles, les enfants se trouvant piégés dans un conflit de loyauté.

 

Quand ces enfants s'opposent violemment aux règles de vie commune et aux apprentissages, que leur proposez-vous ?

Il n’y a pas de recette. Si un enfant transgresse, je me fâche, parfois très fort, éventuellement je l’isole un moment. Après, mais seulement après, on discute et on essaie de comprendre. Tout cela se fait beaucoup à l’intuition, en fonction de ce que je sais de la vie de l’enfant … Avec un enfant qui refuse de travailler parce qu’il n’a pas trop envie de grandir et de faire des efforts, je vais jouer sur la valorisation du « devenir grand ». Avec un autre qui refuse également de travailler mais parce qu’il est terrifié, parce que ses parents sont réfugiés, parce qu’il a vécu la guerre et parce qu’il se demande si on ne va pas le tuer en cas d’erreur, c’est bien sûr autre chose !

 

Quels outils utilisez-vous pour les aider à apprivoiser leurs émotions ?

Je n’ai pas d’outils spécifiques, en tout cas pas d’outils que je sortirais de manière systématique. A part la parole : mettre des mots sur ce qui se passe, partager ce qu’on ressent. Et à part l’humour : apprendre à mettre un peu de distance avec ce qui nous tombe sur la tête.

 

Les multiples difficultés auxquelles sont confrontés ces enfants et leur lucidité (il vaut mieux cogner que parler, c'est plus efficace, comme vous le rapportiez lors d'un récent article; un environnement dégradé, le chômage qui empêche leurs parents de travailler, etc) les découragent souvent de s'impliquer dans leur scolarité et de rechercher des relations sereines. Comment parvenez-vous, dans ces conditions, à leur adresser un message positif et comment réagissent-ils ?

Les enfants que je suis sont encore petits (les plus grands ont onze ans mais une majorité a quatre, cinq, six ans). En général, ils ne sont pas en position de refus vis-à-vis de l’école : la plupart y vient même avec beaucoup d’enthousiasme. Le problème, c’est plutôt qu’ils n’en connaissent pas les codes, qu’ils ne comprennent pas bien comment il convient de s’y comporter : ils viennent d’un autre monde, d’un monde qui ne fonctionne pas selon les mêmes règles implicites. La relation privilégiée permet d’établir un pont entre les deux mondes et c’est en cela qu’elle est précieuse.

 

Vous évoquez souvent les histoires de vie des petits et des grands que vous rencontrez. Quelle place leur accordez-vous ?

On dit souvent qu’on ne peut pas savoir où on va si on ne sait pas d’où on vient. Cela mène à un culte parfois très exagéré et très égocentrique de prétendues racines. Néanmoins, je ne pense pas que je puisse vraiment aider un enfant si je ne saisis pas au moins un peu à quoi ressemblent sa vie et celle de ses parents et sur quelle trajectoire ces vies s’inscrivent. Exemples : la très grande majorité des enfants sont d’origine migrante : il est intéressant de savoir dans quel contexte la migration a eu lieu et quels liens ont été maintenus avec le pays d’origine. Il est également important de savoir si la famille est plutôt « ouverte », s’il y a des oncles, tantes, mamies, amis, …, qui pourront peut être aider l’enfant ou si au contraire ces parents ne peuvent compter que sur eux-mêmes.

 

Comment donner à ces enfants en situation d'échec les capacités et le désir d'apprendre ?

Parmi les enfants que je suis, beaucoup ne sont pas en échec. Ils ont du mal à se couler dans le moule scolaire mais ils peuvent être tout à fait performants. Le désir d’apprendre est en général présent. La difficulté, c’est plutôt d’arriver à se concentrer suffisamment (quand on est insécurisé, quand on ne sait pas de quoi demain sera fait, on a du mal à être vraiment attentif à ce que l’on doit faire). A ce niveau, permettre aux enfants de « vider leur sac » peut les aider à stabiliser leur pensée. Le problème, ce peut être aussi de donner du sens aux apprentissages scolaires. Pour ma part, j’essaie de leur faire passer le message que tout cela peut aussi s’aborder un peu comme un jeu : quand j’étais petite, l’école m’ennuyait souvent beaucoup ; mais je jouais le jeu et ça m’amusait de voir que j’arrivais quand même à être crédible !

 

Quelles sont les ressources de ces enfants ?

Parmi les enfants que je suis amenée à suivre, beaucoup ont énormément de ressources. Ce sont des enfants débrouillards, rapidement autonomes, à l’intelligence et à la créativité souvent très vives (être confronté à une double culture peut être déboussolant ; mais ce peut être aussi extrêmement stimulant au plan intellectuel). Il y a chez la majorité d’entre eux un appétit de vivre que je dirais décoiffant. C’est d’ailleurs ce qui me fait le plus mal au cœur : car je sais bien que ces qualités ne sont guère prises en compte dans notre société méritocratique, qui ne jure que par le diplôme et le formatage scolaire.

 

Comment travaillez-vous avec les enseignants autour de ces enfants ?

J’ai la chance immense de travailler avec des enseignants que j’admire beaucoup pour leur intelligence, leur talent professionnel, leurs qualités d’attention et leur générosité. La majorité a choisi d’exercer là. Les équipes sont soudées. Nous parlons le même langage et nous nous épaulons les uns les autres en cas de coup dur. C’est un atout énorme. Sans cela, il y a longtemps que j’aurais rendu le tablier !

 

Avec quels autres professionnels et/ou bénévoles travaillez-vous pour accompagner ces enfants ?

Il y a le travail en équipe RASED. Au-delà, le quartier, certes très paupérisé, a l’atout de disposer un assez large éventail d’associations et de services publics. Lors des entretiens avec les parents, j’ai donc sous le coude un gros répertoire de lieux où je sais qu’ils pourront être aidés. Ensuite, il leur appartient d’y aller ou non. Mais le fait que ces services existent et soient aisément accessibles est important : je me demande comment font les collègues qui travaillent dans des secteurs ruraux paupérisés, où la première antenne du Secours Populaire ou Catholique se trouve à trente kilomètres !

 

Quels seraient les projets créatifs à développer pour ces enfants et leurs familles ?

Je pense que ce qui fait le plus défaut aujourd’hui, dans les quartiers populaires, c’est l’espoir. Je crois moins aux projets créatifs, qui certes fédèrent, mais seulement le temps qu’ils durent, qu’aux engagements collectifs, qu’aux batailles sur le terrain politique, syndical ou associatif, pour la revendication de plus d’égalité et de plus de dignité. Malheureusement, notre pays est pour l’heure en panne de véritable projet de société et on ne voir pas très bien d’où pourrait venir ce souffle nouveau qui donnerait aux individus l’envie de faire cause commune.

 

Grâce à votre travail, des enfants réussissent à s'épanouir et à surmonter leurs difficultés. Comment l'expliquez-vous ?

D’une part, je ne prétends jamais que mon travail permet à un enfant de progresser : si un enfant progresse, c’est grâce à ses parents, grâce à son enseignant, grâce à moi aussi, mais pas grâce à moi seule.

D’autre part, j’ai tendance à penser que si notre société s’y prenait un peu mieux avec ses jeunes, que si elle était moins impitoyable avec les plus fragiles de ses membres, que si les anciennes instances de régulation sociale avaient un peu moins été mises à mal au cours de ces dernières décennies, beaucoup des enfants que je suis n’auraient pas besoin de l’être !

Car, je le répète, ils ne sont pas psychiquement malades (s’ils s’avèrent qu’ils le sont, nous demandons aux parents d’aller consulter en pédopsychiatrie) ; ils ne sont pas non plus handicapés, et encore moins intellectuellement démunis … Je pense que ces enfants sont surtout assez maltraités par la société dans laquelle ils grandissent !

 

Que souhaitez-vous transmettre à ces enfants ?

Peu après la sortie de mon livre « Enfances populaires, invisibles enfances », j’ai été interwievée

par France 3. Quelques jours plus tard, j’ai croisé dans la rue l’un de mes « anciens », un enfant qui m’avait donné beaucoup de mal, un adorable enquiquineur qui n’arrêtait de faire le clown, avec talent je le reconnais. Il m’a dit qu’il m’avait vue à la télé. Je lui ai demandé ce qu’il avait retenu de ce que j’y disais. Il m’a alors répondu : « Je crois que vous disiez qu’il faut qu’on se batte un peu plus que les autres » ... J’en ai été heureuse pendant au moins vingt-quatre heures. Car c’est bien cela que je voudrais leur dire, à ces petits !

 

Que voudriez-vous dire aux parents qui sont concernés par ces situations difficiles ?

Je n’ai pas grand conseil à leur donner : beaucoup de gens font face à des situations auxquelles je serais moi-même bien incapable de faire face. Néanmoins je conseille de ne pas s’isoler, d’essayer de rester debout, d’aller aux devants des choses …

 

Que voudriez-vous suggérer pour une intégration réussie de ces enfants et de leurs familles au sein de l'école et de la société ?

Je crois profondément qu’une très large du problème se situe sur le plan politique et économique : quelle place réserve-t-on au travail peu qualifié (doit-il, par exemple, nécessairement s’accompagner d’horaires déstructurés et de contrats précaires ?) ; quel accueil réserve-t-on aux étrangers et à leurs enfants (les considère t’on comme des personnes légitimes ou les renvoie t’on sans cesse à leurs origines ?) Comment s’y prend-on pour que riches et pauvres aient l’occasion de se rencontrer et de s’apercevoir qu’ils ne sont pas si différents les uns des autres ? Accepte-t-on les inégalités sociales comme une fatalité ou essaie t’on de les atténuer ?

Ce que je fais, c’est tenter, à une échelle infinitésimale, de maintenir le contact entre deux mondes qui ne cessent de se tourner davantage le dos. C’est utile. Mais il faudrait qu’un jour, un jour pas trop lointain, le relais soit pris à une toute autre échelle !

 

Où trouvez-vous des ressources pour accompagner ces enfants qui réclament beaucoup d'attention, de créativité, de patience et de persévérance ?

Il ne faut pas sous-estimer les gratifications : les parents qui remercient ; le plaisir, je l’ai dit déjà, de travailler dans des équipes chaleureuses … Il y a aussi, les lundis matins moroses, les petits qui vous alpaguent, qui vous sollicitent, qui ne vous laissent pas le choix : « C’est quand que tu m’emmènes ? » ... Tous les rééducateurs connaissent cela et c’est précieux !

Quand au reste je suis vidée, je marche, si du moins il ne pleut pas. Je lis. Et j’écris. Outre l’essai sur les enfants des quartiers populaires (« Enfances populaires, invisibles enfances »), j’ai publié deux romans. Ecrire est pour moi très salutaire, surtout quand je sens que je frôle la surchauffe : c’est quelque chose qui m’apaise et qui recentre ma pensée, qui me repose et me reconstitue. C’est une façon de revenir au silence. J’en ai absolument besoin.

 

Quelles leçons tirez-vous de ces rencontres ?

De toutes mes années professionnelles, celles que j’ai faites en secteur ZEP (plus de la moitié de ma carrière) resteront les plus marquantes. J’aime beaucoup travailler dans ces mondes de mélange, où les trajectoires de vie sont tellement diverses. Ces mondes-là m’ont appris l’humilité. J’ai vécu lors de certains entretiens avec des parents venus de l’autre bout du monde des instants de rencontre véritablement magiques, qui m’ont durablement bouleversée … Au-delà de nos différences de nos différences de couleur et de statut social, nous étions simplement, en tant qu’êtres humains, des semblables. Des moments comme ceux-là ont véritablement modifié ma vision du monde et de la vie. Certaines personnes vivent cela lors de voyages, d’explorations … Je suis sans doute une voyageuse immobile !

 

Un cri du cœur, une suggestion, une citation …

Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre. Je ne sais pas qui a dit cela mais c’est quelque chose qui me va bien !

 

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Publication

Svlvie Blanchet est l'auteur de "Enfances populaires, invisibles enfances", publié aux éditions Chronique sociale, qui illustre ses rencontres avec les enfants dans le cadre de son travail.

 

 

 

 

 

 

Publié le 30/05/2010