Ecriture et lecture de contes au lycée professionnel

La documentaliste du Lycée des Métiers Martin Bret de Manosque (04) et une professeure de français ont sollicité  Caroline Chavelli pour intervenir auprès d'une classe de 3e DP6 (Découverte Professionnelle).  Le projet consistait à faire écrire des contes aux élèves qu'ils liraient lors de la Fête du livre jeunesse de Manosque en mai 2010.

 

 

LA CLASSE

Cette classe de 3e DP accueille des élèves en découverte professionnelle durant une année scolaire pendant laquelle ils s'essaieront à différents métiers : secrétariat, vente, mécanique, métiers du bâtiment, restauration, etc.  A l'issue de cette année, les élèves doivent faire un choix d'orientation professionnelle compatible avec leur niveau scolaire. En effet, cette classe spécifique reçoit des élèves en grosses difficultés sociales et scolaires.

C'est leur professeur de français, qui leur enseigne également l'histoire et la géographie, qui a eu l'idée de ce projet d'écriture de contes.

 

LES ELEVES

La première rencontre a démarré laborieusement puisque les élèves refusaient de s'assoir aux places désignées par le professeur et de poser à côté d'eux leur sac en bandoulière qu'ils tenaient sur leurs genoux. Ils se disaient "agressés" par ces demandes et rétorquaient sur un ton insolent qu'ils n'étaient pas obligés, que ça servait à rien, etc. Un climat de récrimination en tous genres s'est rapidement propagé dans la classe et il a fallu beaucoup de patience au professeur et un temps certain pour calmer une ambiance peu propice à la rencontre. Celle-ci tardant à venir, j'ai pris la balle au bond en répondant à la remarque désobligeante d'une élève pour entrer dans le vif du sujet. Je leur ai ensuite expliqué ce que j'attendais d'eux par rapport au conte que j'allais leur raconter.

 

LE CONTE

Tandis que je racontais un conte de Grimm, les élèves gloussaient, ricanaient, se moquaient de moi, bavardaient, etc. Leur attitude ne m'a pas empêché d'aller jusqu'au bout de mon récit. Après quoi, je leur ai dit pourquoi j'avais choisi ce conte. A mesure que j'avançais mes arguments, les bavardages cessaient et les regards croisaient le mien (les têtes se relevaient vers moi). Ce conte leur faisait écho. Bien qu'aucun d'eux ne l'ait exprimé, leur silence en disait long.

C'est ainsi que s'est amorcé un travail sur le schéma narratif du conte afin de leur donner des repères pour qu'ils puissent écrire leurs propres contes. Ce conte très structuré et comprenant de nombreux éléments facilement identifiables (personnages, temps, lieux, objets, etc) a permis à chacun de participer et qui plus est spontanément. A l'issue de ce repérage, la classe a été divisée en petits groupes de 3 à 5 élèves, par affinités.


 

INVENTER UN CONTE

Afin de faciliter les premiers pas de cette aventure, l'écriture d'un conte, j'ai proposé aux élèves un jeu de cartes classées par rubriques : lieux, personnages, temporalités, objets, événements, etc.

Libres à eux d'y piocher ou non et de s'en servir ou non. Chaque groupe a pioché ses cartes attiré par le côté ludique de la proposition et pour se donner d'emblée des éléments de repères qui pourraient leur suggérer une histoire. Rapidement, les élèves ont fait preuve de créativité pour imaginer des contes qui n'intégraient que certaines cartes et se sont servies des autres uniquement comme pistes d'exploration. Ils démontraient ainsi leurs capacités à fouiller leur imaginaire, à s'inspirer de films tels qu'Avatar, à exhumer des souvenirs de contes de leur enfance, à convoquer des puissances et objets magiques pour aboutir, dans tous les cas à un heureux dénouement.

Cependant, leur richesse créative se heurtait à leurs difficultés d'expression aussi bien orale qu'écrite. Le découragement les guettait, d'autant que dès le début du travail, ils m'avaient assurés qu'ils étaient "nuls" et en voulaient pour preuve leur affectation dans cette classe. Il s'agissait donc de les aider à s'exprimer et à construire un discours cohérent avec un fil conducteur afin de donner corps et sens à leur histoire. Il n'était pas question de se substituer à eux pour trouver les idées mais au contraire de les encourager, de réfléchir avec eux et de les aider à préciser leurs pensées et à trouver les mots justes.


 

 

LE COMPORTEMENT

Ce projet a pu être mené à bien grâce à la participation active des élèves. Le comportement qu'ils avaient eu au début de la première séance ne s'est plus jamais reproduit. En dépit de la difficulté que représentait ce travail et des efforts constants qu'ils ont du fournir, ils n'ont jamais été récalcitrants. Leur bonne volonté m'a grandement étonnée et, qui plus est, à toutes les étapes du projet. Avouons que de proposer d'écrire un conte à des ados tourmentés par leur orientation scolaire et professionnelle en cette fin d'année, accaparés par mille choses propres à l'adolescence, n'a rien d' exaltant (palpitant). Ce n'est pas vraiment le genre de projet qui les fait "kiffer" pour reprendre leur expression. C'est plutôt une corvée d'écriture. Il s'agissait donc d'une gageure. Alors pourquoi se sont-ils impliqués ? Il n'y avait à la clef aucune récompense, rien à gagner et pire encore, une épreuve a priori insurmontable : lire leurs contes devant des élèves de l'Ecole internationale de Manoque, c'est-à-dire devant l'élite.

Le langage cru et agressif utilisé lors de la première séance ou celui auquel ils recourent dans les couloirs n'a jamais eu cours en ma présence. Or je ne leur ai jamais demandé de changer de vocabulaire. De la même façon, ils baissaient d'un ton le niveau sonore dès que nous étions ensemble. Non pas qu'ils étaient doux et sages comme des images puisqu'ils ont toujours été très en forme et spontanés mais ils ont toujours été agréables. Leur accueil, leur écoute et leur confiance au fil des semaines étaient touchants. Il s'agissait donc de capter leur vivacité d'esprit pour en tirer le meilleur parti avec humour, patience, persévérance et rigueur.

Ces mêmes ados qui parlent comme des charretiers, qui enfreignent volontiers les règles de la vie en société, qui sont "dégoûtés" comme ils disent de leur infériorité sociale et scolaire et du monde qu'on leur propose, ont toujours respecté mon autorité, se sont toujours montrés respectueux vis-à-vis de moi et me remerciaient  à la fin du cours, spontanément ...


 

LA CREATIVITE DU CONTE ET L'IDENTITIFCATION

 

L'essai cathartique

Le conte offre une liberté de pensée que le quotidien n'autorise pas. Pour des jeunes qui vivent difficilement les contraintes individuelles et collectives de la société, le conte permet de laisser libre cours à leur imaginaire et de "délirer" comme ils disent. C'est ainsi que la première mouture d'un groupe racontait l'histoire d'un jeune, pauvre, dans une favela qui égorge son voisin car il est riche, il prend son argent, s'achète une Porsche, comme épreuve il doit boire 7 bouteilles de génépi en 3 jours, puis il gagne au loto et il est heureux jusqu'à la fin de ses jours car il n'a plus besoin de travailler et fait ce qu'il veut. Les auteurs du conte étaient très satisfaits. Ils exprimaient avec force leur écœurement de la société duelle entre les riches et les pauvres, leur fatalisme par rapport à leur précarité sociale, leur volonté de s'en sortir, quitte à utiliser des moyens peu louables, et leur rêve d'une situation facile et confortable.

 

Recadrage et métamorphose

Il a donc fallu leur faire accepter que cette histoire relevait davantage d'un fait divers qui pourrait être l'objet d'un article de journal mais que ça ne pouvait pas être un conte. Ils ont déchiré leur feuille et ont décidé de repartir à zéro.

Nous les avons laissé mijoter leur déception, leur contestation et au second jet, ils ont écrit un conte où intervenaient des personnages et épisodes issus de la mythologie : le Centaure, le Cyclope, le Minotaure, la Toison d'or, etc. Cette transposition du quotidien de la favela à la plongée dans le monde de mythologie est remarquable. Les élèves ont trouvé, seuls, comment transcender leur violence. La mythologie est ce lieu (monde) où la violence est permise et socialement acceptable parce qu'elle concentre notre patrimoine individuel et collectif de pulsions destructrices. Mais pas seulement, elle permet aussi au héros de se confronter à des épreuves, de les vaincre et de sortir victorieux d'un parcours qui se mérite et d'accéder enfin à une vie meilleure.

Ce recours à la mythologie bat en brèche le préjugé selon lequel les élèves n'écoutent pas en classe et ne retiennent rien. En effet, ils ont puisé dans leur mémoire pour s'inspirer de personnages et de situations de la mythologie qu'ils avaient étudiée quelques années plus tôt.

C'est cette version qu'ont choisi les auteurs de ce conte pour que leur héros, un jeune marié, sorte de sa condition de "pauvre" pour vivre confortablement et heureux en couple.

Ce conte prouve à quel point la mythologie est un puissant ressort psychique et créatif ainsi que le démontre Serge Boimare, rééducateur, psychologue clinicien et directeur pédagogique du Centre médico-social Claude Bernard à Paris, qui travaille depuis 30 ans auprès d'élèves en grande difficulté. Ses ouvrages "L'enfant et la peur d'apprendre" et "Ces enfants empêchés de penser"  en sont un témoignage éloquent.

Le livre d'Annick Willaume  "Di moi doux tu viens"  confirme la richesse de la mythologie comme outil auprès d'enfants confrontés à de grosses difficultés scolaires et sociales qu'elle a abondamment utilisé durant son travail d'orthophoniste à l'hôpital Sainte-Anne  et de psychopédagogue au lycée. 
 

Identification, pulsions et nobles sentiments

Un autre groupe, constitué de trois filles et un garçon, a immédiatement trouvé l'inspiration en imaginant trois princesses et un roi. Les princesses et le roi ne sont autres que les auteurs qui ont poussé l'identification jusqu'à imposer (garder) leurs prénoms. Il y est question d'amour filial, de jalousie envers la marâtre et d'amour pour trois beaux princes. De multiples péripéties émaillent ce conte jusqu'à ce que les princesses parviennent à leur fin : évincer la marâtre, regagner l'amour de leur père et épouser les princes que leurs cœurs ont élu.

Si ces auteures donnent l'apparence de jeunes filles délurées qui parlent crûment des relations sentimentales et sexuelles entre elles et avec les garçons, le conte reflète une toute autre image de la féminité et rend la beauté indissociable de la noblesse des sentiments. "L'amour, la gloire et la beauté" est un triptyque récurrent qui rythme leur conte et révèle leur attachement à des valeurs fortes et sincères.

De la même façon, alors que leur discours au quotidien laisserait penser que tout se vaut, des éléments tels que la rose, le tracé d'un cœur ou la couleur rouge y sont des symboles de première importance.


 

De la pauvreté définie à la richesse enfin reconnue

Un groupe de garçons a imaginé le parcours d'un jeune homme pauvre qui pour sauver sa famille de la misère quitte son village pour partir en quête d'un grimoire qui contient, caché dans ses pages, un secret qui livrera à celui qui le lira et qui affrontera les épreuves qui y sont consignées, la richesse. Ce grimoire est enfermé dans une tour inaccessible au milieu d'un lac, sans porte ni fenêtre, et il faudra toute l'imagination et la ruse des auteurs pour que ce jeune homme réussisse à s'en emparer. Là encore, le conte a cette vertu de mettre en valeur des qualités afin que le héros atteigne son but.

 

Ces ados dont on stigmatise volontiers les défauts s'avèrent très bien connaître les qualités requises pour passer d'un état de sujétion à celui d'autonomie et d'épanouissement (libération). Bravoure, courage, ténacité, ruse, persévérance leur sont des éléments familiers. Recentrés dans un autre contexte, ces qualités morales et intellectuelles leur permettraient à l'évidence de renouer avec leur image au sein de la société pour peu qu'ils y soient encouragés.

 

Lien familial, bonheur, amour, sensibilité

Un groupe de garçons et de filles a écrit un conte qui met en scène un roi désespéré car sa fille est prisonnière sur une île. Il promet à un jeune homme valeureux de lui donner la main de la princesse s'il réussit à la libérer. Celui-ci affrontera de nombreuses épreuves où la difficulté le disputera au merveilleux jusqu'à découvrir la princesse dont il tombera amoureux et elle l'épousera avec bonheur. Si les garçons ont lancé les idées de combats et d'affrontements, les filles ont décrit avec minutie les différentes épreuves et planté un décor qui captive l'auditeur. De nature discrète, voire effacées, le conte leur a permis de laisser libre cours à leur sensibilité pour imaginer un monde foisonnant de richesses et de détails.


 

LA TRANSFORMATION

Ces contes, une fois écrits, réécrits et rectifiés au regard de l'exigence de leurs auteurs ont étonné les élèves. Plongés dans l'imaginaire pendant des semaines et dans un travail d'écriture laborieux, les élèves n'ont découvert le fruit de leur travail que lors de la dernière séance. Les contes écrits ont été lus par leurs auteurs, eux-mêmes surpris de leur créativité. Ils ont découvert admiratifs qu'ils étaient capable de créer, d'émerveiller, d'écouter et d'être écoutés.

L'écriture de ces contes les a autorisé à libérer leur expression. Ces ados qui vivent mal les interdits, au lycée et dans la société, ont trouvé là, en dépit des contraintes narratives, matière à s'exprimer. Le conte leur offrait un espace de liberté.

 

Reconnaissance, renaissance et communication

Je leur ai dit que j'étais fière d'eux et leur ai rappelé qu'il s'agissait d'une première pour eux et que réussir quelque chose du premier coup mérite des félicitations. Conscients de leur réussite, les élèves étaient fiers avant même d'avoir lu leurs contes en public. Ceci explique que le jour de la lecture publique, tous les élèves étaient présents. Or, auparavant, plusieurs m'avaient assurée qu'ils ne viendraient pas car ils "avaient la honte". Et pourtant, restait à franchir l'épreuve de la lecture et celle de la confrontation au public. De surcroît, la rencontre se déroulait dans un théâtre, lieu impressionnant pour des élèves qui ne fréquentent pas ce type d'endroits et qu'ils assimilent à un lieu de prestige réservé à une catégorie sociale inaccessible. Malgré ce malaise, tous les groupes, où chaque élève lisait la partie qu'il avait choisie, se sont montrés à la hauteur. Ils ont été applaudis à la fois par ceux de leur classe mais aussi par les élèves de l'Ecole internationale.


 

CONCLUSION

Cette création de contes est riche d'enseignements tant pour les élèves que pour le professeur et moi-même qui avons découvert des potentialités insoupçonnées. Il s'agit pour les ados d'une expérience très forte car ils sont partis de rien ou plutôt avec des freins importants tels que la dépréciation d'eux-mêmes quant à leur niveau scolaire, la pauvreté de leur imaginaire et leur incapacité à écrire et à lire mainte fois répétée par "Madame, j'sais pas écrire !" ou "J'vous jure, j' sais pas lire !". Au fur et à mesure de leur travail, sans cesse soutenus par leur professeur qui les connaît bien et qui sait les encourager, et par moi-même, leurs appréhensions et leurs jugements négatifs ont laissé place à la confiance, au défi et au plaisir de créer.


Cette expérience scripturale leur a permis de sortir de l'image qu'ils ont d'eux-mêmes, image qui se reflète souvent dans le jugement que la société porte sur eux. Cette reconstruction induite par le monde de l'imaginaire où ils ont pu exprimer leurs sensibilités sans nuire à leurs personnalités, a permis de révéler à leurs propres yeux mais aussi face au regard des autres leurs compétences et susciter l'admiration.

 

Il s'agit donc d'une expérience qui les a fait passer de l'autodestruction à la création. Le conte, de par son schéma narratif, requiert une structure mentale qui a obligé les élèves à construire un discours cohérent. Ces histoires composées d'éléments temporels et spatiaux, de personnages et d'objets réclament une organisation mentale pour qu'elles fassent sens. Ce travail a donc été un vecteur d'appropriation de repères qui font précisément défaut à ces élèves.

 

Cette mise en œuvre littéraire et orale est indissociable d'une recherche psychique qui rejaillit sur la construction identitaire des auteurs. Chacun a pu exprimer sa personnalité et sa sensibilité. De surcroît, des talents ont osé se révéler. Des garçons ont avoué écrire régulièrement chez eux, provoquant l'admiration de leurs copains, d'autres, fâchés avec le vocabulaire et la lecture, ont révélé qu'ils formaient des images dans leur tête pour parvenir à lire leur conte, grâce au dessin qu'ils pratiquent à l'abri des regards. Cette créativité a également mis en lumière des dons cachés comme cet ado doué pour le slam et qui l'ignorait.

Cette écriture-lecture a dévoilé des qualités intellectuelles latentes et a permis une introspection psychologique débouchant successivement sur l'identification, la reconnaissance et la communication (écoute/prise de parole).

 

Par le biais du conte, dans son contenu et par sa forme, nous avons pu montrer à ces adolescents qu'ils peuvent dépasser leurs limites, qu'ils ont des ressources créatives les rendant capables de se confronter à l'inconnu et au jugement des autres, même s'ils les trouvent à priori hostiles.

Ces adolescents ont pu faire une autre lecture du monde et en assimiler les expériences à celles qu'ils ont accomplies dans leurs contes.

Fort de ce nouveau regard, ils savent que les expériences de la vie, comme celle qu'ils viennent de réaliser, comme celles que l'on rencontre dans les contes, peuvent leur réserver d'agréables surprises pour peu qu'ils continuent de déployer leur curiosité et leur persévérance.

 

Je remercie ici les élèves pour leur écoute et leur confiance et leur professeur qui a eu cette heureuse initiative et grâce à qui ces adolescents ont pu imaginer, écrire et lire des contes qu'ils ont eux-mêmes créés.

 

Caroline Chavelli

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PubliƩ le 15/06/2010