Entretien avec Pierre Makyo

Pierre Makyo est auteur de BD, il a notamment écrit "Exauce-nous", publié aux éditions Futuropolis. "Exauce-nous"  aborde les thèmes de la vie, la mort, l'amour, l'espérance, la violence et les petits miracles de la vie.

 

Merci de vous présenter en quelques lignes

Je suis un inventeur et raconteur d'histoires que j'espère distrayantes et utiles à la compréhension du monde.

 

Pourquoi avez-vous choisi ce métier ?

Après réflexion, c'est lui qui m'a choisi.

 

Pourquoi recourir à la BD comme forme d'écriture ?

On peut tout faire en BD et tout raconter. Aucune limitation de budget. C'est le tout-possibles absolu.

 

Comment travaillez-vous avec les illustrateurs ?

En amitié.

 

Quels sont les thèmes qui vous inspirent ?

Ceux qui sont liés à ma voie de recherche personnelle qui est psychologique et spirituelle.

 

Vous êtes l'auteur, entre autre, d' "Exauce-nous", pourquoi ce titre ?

 En essayant d'être simple je dirais que, face au mystère du monde, à la difficulté de vivre et à l'énigme que nous sommes pour nous-mêmes, il y a toujours en nous, et quelque soit la nature de nos croyances, l'envie d'être exaucé dans nos souhaits, nos désirs et nos demandes... qu'ils soient matériels ou spirituels...

Je m'applique à faire vivre cet espoir très particulier (notamment dans cette histoire) que, d'une certaine manière, parfois, nous pouvons être exaucés en fonction de critères qui ne sont ni arbitraires ni moraux mais, peut-être, liés à un ordre des choses non pas irrationnel mais au-delà du rationnel, essentiel, et qui demeure pourtant, par là même, profondément mystérieux.

 

 Que souhaitez-vous transmettre à travers cette histoire ?

Que nous vivons dans un monde dont l'absolue réalité ne se laisse pas enfermer dans les catégories, croyances, conditionnements définitions de toutes sortes. Tout est encore à découvrir.

 

"Exauce-nous" est émaillé de petits " miracles ". Leurs bénéficiaires pensent que la chance ou un concours de circonstances a permis la réalisation de leurs vœux. Seul Frank sait que ces petits" miracles " sont l'œuvre de Léo. Dans la vraie vie, en l'absence de Léo, la société, comme dans votre histoire, est souvent violente, et les personnes en but à différents problèmes tels que le manque de travail, la maladie grave, des amours contrariées, etc. Comment, dans ce contexte, croire en ces petits miracles de la vie et formuler malgré tout cette espérance " Exauce-nous " ?

 « Croire aux petits miracles de la vie »....J'aime cette expression. Elle mérite cependant une explication approfondie.

On ne peut pas décider, comme ça, de « croire ». Il faut au préalable s'aventurer un peu dans la connaissance de nous-mêmes. Apprendre déjà à faire la différence entre la croyance qui peut s'avérer n'être que rêverie ou superstition et la « foi » qui, avant d'être religieuse, est un cheminement initiatique. Pas d'hypothèse physico-religieuse, donc, mais expérience vitale originale. En effet, faire l'expérience d'un « miracle » ouvre l'esprit à un autre type de connaissance et permet l'approfondissement de la foi qui peut devenir un outil d'accomplissement de soi.

« Telle foi, telles forces ».

Alors je propose ici l'exposition d'un «  petit miracle » :

-Lorsque nous sommes au cinéma, alors que le noir se fait et que les premières images apparaissent sur l'écran, un des ces « petits miracles » se produit. Tellement banal et habituel pour nous que nous ne sommes plus capables d'en apprécier la tonalité réellement hors de l'ordinaire : nous « disparaissons » totalement du monde. Nous sommes gommés, effacés. Nous perdons totalement conscience de nous-mêmes, nous oublions notre vie, nos amis, nos amours, nos projets. Passé et avenir, tout est absorbé, englouti par un phénomène 100% magique que nous nous sommes empressés de dissimuler sous un vocable approximatif : identification.

Il s'agit plutôt d'une expérience vitale de transformation ou plutôt de « circulation » de la conscience qui laisse apparaître ici sa très grande fluidité et sa capacité à se jouer de tous les cloisonnements intérieur-extérieurs.

Faire cette expérience, la ressentir et tenter de l'assimiler permet simplement de comprendre que le monde ne fonctionne pas nécessairement comme on le croyait. Cela montre ou démontre que l'Esprit qui nous anime abrite des souterrains et des abîmes qu'il nous faut explorer afin de mieux être et réellement devenir ce que nous sommes.

Dès lors, on peut tout imaginer. Par exemple que face aux épreuves il faut évidemment faire preuve parfois, souvent, d'énergie, de persévérance, de force et de volonté. Et bien évidemment nous ne sommes pas toujours sûrs de posséder ces qualités. L'autre façon « plus miraculeuse » de voir les choses consiste à « avoir foi » dans l'idée que ces qualités existent toujours à l'état potentiel, impersonnel, et qu'elles sont avides de se manifester. Et savoir que si nous les sollicitons, elles nous serviront fidèlement. Simplement parce que nous avons fait appel à elles.

 

"Exauce-nous" présente, à travers ses protagonistes, des univers opposés qui se côtoient. Ceux qui incarnent la violence, la méchanceté et la manipulation et d'autres, à l'inverse, emprunts de gentillesse, de bienveillance et de respect. Entre les deux, la candeur, l'innocence de Léo et son sourire lumineux, alors même qu'il porte en lui une souffrance exprimée par sa recherche inlassable d'une femme, ainsi que l'atteste sa quête quotidienne qu'il adresse à ceux qu'ils croisent : « Vous avez pas vu celle que j'cherche ? ». Léo est aussi celui par lequel adviennent ces petits miracles. Que représente ce personnage ?

Léonard est bien sûr un symbole. Ma source d'inspiration, voire de stimulation trouve son origine dans les contes. Et dans les contes, tous les personnages, positifs et négatifs sont des aspects de nous-mêmes. Des potentialités vitales en attente d'expression.

Léonard est notre propre capacité à faire des miracles dans l'exacte mesure de la foi-connaissance que nous avons de cette possibilité.

 

Cette histoire interroge le destin, l'intervention de chacun dans celui qui lui est propre mais aussi le rôle de l'homme dans sa vie et dans celle des autres, pour le pire mais aussi pour le meilleur. Quelles sont les valeurs qui permettent de trouver sa juste place, pour soi et pour les autres, et de cultiver cette espérance que vous évoquiez plus haut ?

Toujours en référence à l'extrême fluidité de la conscience, voire à son unité comme le prétendent tous les ésotérismes des grandes traditions, il est important, nécessaire et somme toute profondément salvateur de s'exercer à considérer l'autre comme un autre moi. Avec comme corollaire l'art de cultiver envers et contre tout ou malgré tout la Bienveillance, c'est-à dire, tout simplement, mais ce n'est pas simple, veiller au bien de tout ce qui vit et de tout ce qui nous entoure.

C'est une clef infiniment magique.

 L'espérance aussi est une force puissante que l'on néglige parfois. C'est une chandelle allumée qui, malheureusement, peut s'éteindre. Il faut tout faire pour la préserver. Peut-être s'efforcer comme le disent les maîtres éclairés de toujours espérer l'inespéré.

 

" Exauce-nous " est rythmé par la quête de Léo « Vous avez pas vu celle que j'cherche ? », et son commentaire « ça se passe », telles des rengaines. Il est aussi question, tout au long de l'histoire, d'écriture et de lectures et un personnage ira jusqu'à révéler le pouvoir des mots.

Quelle puissance attribuez-vous aux mots et à l'écriture ?

 Le Verbe est créateur et le monde a été fabriqué avec des mots. Nous continuons de créer quotidiennement notre propre monde, c'est-à-dire notre environnement immédiat, affectif, matériel avec nos mots à nous et donc avec les pensées qui y correspondent. Cette disposition, ce pouvoir même, de création permanente, correspond à ce que les bouddhistes nomment le monde d'illusion. Pour eux ce monde n'est pas le monde réel ; il s'agit plutôt d'une sorte de rêve personnel et collectif dont nous sommes tous les co-créateurs.

La bonne nouvelle c'est que nous pouvons à tout instant faire cet effort très particulier de transformation des mots et des concepts qui nous accompagnent afin de changer notre vision du monde, ce qui aura pour effet de changer notre monde, puis le monde.

« Voir ainsi la vie en beau » selon la formule baudelairienne.

 

 " Exauce-nous " évoque aussi la mort et le deuil et fait dire à un personnage que l'ami décédé n'est pas dans la tombe mais ailleurs. Quel regard portez-vous sur la mort ?

 La mort ne change rien à la Vie (hypothèse spirituelle). La création se poursuit différemment, paraît-il, selon un mode où peut-être, on vit la mort, ou l'après-vie, comme on la conçoit.

 

Vous avez réalisé un court-métrage de " Exauce-nous " et vous avez le projet d'en faire un film. Pourquoi ce désir de transcrire une BD au cinéma ?

 C'est une autre manière de raconter une histoire avec, en plus, quelque chose de franchement « magique » qui accompagne les images : la musique.

 

A vos yeux, qu'est-ce qu'une BD réussie ?

C'est banal de dire ça, mais je le dis quand même : la vraie histoire doit avoir changé quelque chose en nous. L'idéal c'est qu'il y ait un « avant » et un « après » l'histoire.

 

Que voudriez-vous suggérer à ceux qui souhaitent devenir auteur ou illustrateur ?

D'étudier sérieusement le « pourquoi d'une histoire ». Pourquoi a-t-on besoin d'histoires ?...et pourquoi est-ce que nous nous racontons des histoires ?... Comment ces histoires « fonctionnent-elles » ?

 

Chaque opus est une aventure humaine et matérielle, quelles leçons tirez-vous de ces créations ?

Ecrire une histoire c'est en être le co-créateur. Car l'inspiration est un « apport »  extérieur au moi, à l'égo qui n'est pas créateur, mais plutôt «  récupérateur ». De plus nous sommes co-créateurs avec tous ceux qui ont élaboré au fil des années précédentes les systèmes de mises en images et de mises en mots. Co-créateurs avec les éditeurs, et tous ceux qui font que le livre est disponible et peut être lu. Co-créateurs enfin avec les lecteurs qui donnent vie par leur lecture à un ensemble de mots et d'images inertes.

Et « il n'est de remède que créateur » selon St Exupéry. « Se savoir créateur réduit la distance entre la conception mécanique de l'homme et sa vision enchantée. »

 

Un cri du cœur, une suggestion, une citation ...

Une citation :

« Tu es pour toi-même un être plein de mystère : à juste titre en vérité. »

Cette réalité qui est la nôtre où tout est mystère, en nous et autour de nous, nous amène à considérer très attentivement l'opposition duelle et fondamentale entre la connaissance et l'Ignorance. Avec cette évidence : l'ignorance asservit, la connaissance délivre.

PubliƩ le 08/03/2012