Parler de la jeunesse et de la vieillesse au collège

Au collège de Peyrolles-en-Provence (Bouches-du-Rhône), une professeure de français a choisi le thème de la jeunesse et de la vieillesse pour développer la notion d'argumentaire qui est au programme de français en classe de 3e. Caroline Chavelli est intervenue pour rencontrer les élèves et leur faire part de son expérience.


 

 

LE TRAVAIL PEDAGOGIQUE

En 2006, Madame Hinsinger, professeure de français et Madame Fabre, la professeure documentaliste, m'ont sollicitée pour mener une réflexion sur les relations intergénérationnelles autour du Prix Chronos de littérature jeunesse avec une classe de 4e. Cette rencontre enrichissante nous a amenées à mettre en oeuvre une nouvelle rencontre avec les élèves.

Ce projet s'est bâti autour du discours argumentatif sur le thème jeunesse et vieillesse. Ce travail  s'est appuyé sur une étude de textes, sur le récit de mon expérience et sur la création d'une carte heuristique. Cette étude s'est étalée sur un trimestre, en 2008-2009 et j'ai eu le grand plaisir de retrouver les élèves chaque semaine.

 

LE POINT DE VUE DES ADOLESCENTS

Pour débuter cette réflexion, les élèves ont répondu par écrit aux questions : "Qu'est-ce qu'évoque pour vous la jeunesse ?" "Qu'est-ce qu'évoque pour vous la vieillesse ?". Leurs réponses ont été très révélatrices. Si les adolescents considèrent la jeunesse comme une période festive, la vieillesse, elle, représente une finitude où la décadence physique et psychique ne laisse aucune place au bien-être. Les personnes âgées sont nécessairement atteintes de maladies lourdes, dont l'Alzheimer fréquemment citée, et sont autant de poids pour la famille et la société. La plupart des copies ont tracé une caricature effrayante des vieux. Il a été très rarement question des grands-parents, pas plus que n'ont été abordées les relations intergénérationnelles et la transmission.

La vision de la vieillesse et de la jeunesse par les élèves montrait donc l'existence de deux mondes sans relations réciproques et sans que les adolescents manifestent le désir de connaître la vie des personnes âgées puisque celles-ci mènent une existence malheureuse.

Ce constat nous a confirmé tout l'intérêt de notre démarche, dans le cadre de l'argumentaire, d'avoir choisi de confronter la jeunesse et la vieillesse. Par ailleurs, nous n'en avons pas conclu que les adolescents sont résolument indifférents aux personnes âgées car l'expérience que nous avions menée avec une classe de 4e autour des relations intergénérationnelles nous avait prouvé le contraire. (voir le lien ci-dessus)

 

L'ETUDE DE TEXTES

Afin de toucher le plus grand nombre d'élèves, en majorité réfractaires à l'étude qui leur était imposée, sans compter les élèves brouillés avec le collège et refusant donc de faire l'effort de réfléchir, la professeure a proposé un éventail de textes susceptibles de toucher les uns et les autres. C'est ainsi que "On n'est pas sérieux quand on a dix-sept" de Rimbaud, a cotôyé "Les vieux" de Brel, " J'ai 20 ans" de Amel Bent et Diam's, "La soupe de la mamée" de Jean-Piere Chabrol, "14, rue Mansard" de Anne Bechler, "Mamie mémoire" de Hervé Jaouen, etc. D'autres textes ont été distribués et laissés à la curiosité des élèves qui auraient envie de lire les réflexions de Sénèque et de Montaigne.

L'étude de ces textes a porté d'une part sur le style littéraire, propre au cours de français, et d'autre part sur les notions de jeunesse et vieillesse qu'ils véhiculaient. La professeure de français, la documentaliste et moi-même leur posions des questions en regard de ces lectures afin de développer leur réflexion. Leurs réponses faisaient l'objet d'un travail d'analyse effectué en groupe ou individuellement, en classe ou à domicile.

Par ailleurs, la professeure avait sélectionné un certain nombre de témoignages aubiographiques (Henri Salvador, Robert Laffont, Willy Ronis, Jacqueline de Romilly, Etienne-Emile Baulieu, etc) afin que les adolescents puissent porter un regard différent sur la vieillesse. Si les portraits de ces personnalités ne reflètent pas la majorité des personnes âgées, il n'en ressort pas moins qu'ils ne correspondent en rien à ceux que les élèves ont brossé lorsqu'ils ont évoqué la vieillesse. Ces récits de vie apportaient donc aux adolescents un autre éclairage sur la vieillesse et la fin de vie. Ils présentaient également l'intérêt d'inscrire la vieillesse dans une continuité de vie et non comme une période désincarnée, sans lien avec le vécu de la personne ainsi qu'elle apparaissait dans leurs copies.

Pour ma part, j'avais choisi de présenter Béjart qui figurait parmi ces personnalités. Le chorégraphe évoquait ses 78 ans et sa passion intacte pour son art qu'il continuait à exercer à travers ses danseurs. Pour les élèves, Béjart, était immanquablement perçu comme un vieux et donc, pour la plupart, ses propos ne les concernaient pas. Il m'a donc paru important de resituer le danseur dans le siècle et notamment en relation avec les différents courants de la danse dont le hip-hop, expression chorégraphique qui touche les adolescents. Cette approche m'a permis d'évoquer la transmission et les relations intergénérationnelles.

 

MON INTERVENTION

Mon intervention visait à proposer un témoignage concret sur la jeunesse et la vieillesse via une expérience inédite aux deux extrémités de la vie. Il y a quelques années, j'ai été bénévole dans un service de soins palliatifs à l'hôpital et animatrice d'éveil en crèche. Le matin, j'allais à l'hôpital rencontrer ceux qui quittent ce monde et l'après-midi, je me rendais auprès de ceux qui y commencent leur vie. J'ai raconté aux élèves cette expérience bouleversante et si enrichissante.

Nous l'avons vu, les élèves, dans leur majorité, ne manifestaient pas d'engouement pour cette étude comparative et argumentative jeunesse-vieillesse. Or, mon récit  a suscité leur intérêt.  Les élèves ont été très sensibles à mon intervention ainsi qu'en ont témoigné le silence avec lequel ils ont écouté et la pertinence de leurs questions. A l'issue de mon témoignage, la professeure leur a demandé de rédiger  un compte-rendu de mes propos. La lecture de leurs copies a confirmé l'attention qu'ils avaient prêté à cette rencontre et révélait que de nombreux élèves avaient été touchés. Le mot "être", que j'avais employé pour désigner la personne à laquelle je m'adressais aussi bien en début qu'en fin de vie, a été cité dans presque toutes les copies. Les élèves ont parfaitement compris que l'accompagnement dépasse les apparences.  L'âge, le look (sujet sensible chez les adolescents et abondamment évoqué lorsque nous leur avions posé la question "Qu'est-ce que la jeunesse évoque pour vous ?"), le statut social, la profession, le niveau de vie, etc, ne sont que des critères extérieurs. Celui qui accompagne accueille l'être. Les catégories jeunes et personnes âgées s'effacent et les clivages jeunesse-vieillesse s'évanouissent.

Cette reconnaissance de l'être a touché les adolescents. Elle fait écho à leur besoin de reconnaissance alors qu'ils traversent une période de transformation et  qu'ils poursuivent une quête identitaire. Alors que leurs comportements et leurs propos, avant cette rencontre, pouvaient laisser penser qu'ils dénigraient la vieillesse, la fin de vie et la mort, leurs questions se sont essentiellement portées sur ces sujets.  C'est dire que les élèves ont éludé la facilité et se sont concentrés sur des questions lourdes de sens. 

Pour être intervenue dans d'autres classes, j'ai pu constater une fois encore l'intérêt des adolescents pour les questions existentielles et leur besoin de recevoir des réponses. Même partielles puisque je ne transmets que mon expérience et je ne prétends pas délivrer une vérité.  Il y a une demande mais qui demeure silencieuse car ces questions demeurent taboues et elles sont généralement occultées aussi bien en famille, qu'en milieu scolaire et dans la société en général. Il y a là un besoin fondamental à combler ...

Cette intervention m'a permis de vérifier que la rencontre permet des prises de conscience. D'une part, auprès d'élèves pour qui la lecture réclame un effort et qui ne lisaient pas les textes proposés et d'autre part pour tous ceux qui spontanément ne se seraient pas penchés sur des sujets a priori repoussants tels que la vieillesse, la fin de vie et la mort. Par ailleurs, la force du témoignage réside dans son aspect concret et la possibilité de s'identifier aux situations ou personnes évoquées.

Au-delà de cette rencontre, la professeure de français et la documentaliste, m'ont permis, et je les en remercie, d'apporter d'autres témoignages au fil des séances. C'est ainsi qu'après avoir été bénévole aux Restos du Coeur pendant les vacances de Noël, j'ai raconté aux élèves que le groupe de bénévoles était majoritairement composé de retraités et que la plupart d'entre eux se consacraient par ailleurs à d'autres associations dont l'aide aux devoirs. Là encore, j'ai souhaité montrer aux élèves une autre image de la vieillesse et la créativité des relations intergénérationnelles.

 

LA CARTE HEURISTIQUE

Ce travail allie à la fois l'argumentaire et la maîtrise de l'outil informatique en vue de l'obtention du brevet B2II à la fin de l'année.
Autour de la question complexe "Quel est l'âge le plus riche ?", les élèves ont comparé à différents niveaux (physique, émotionnel, social, relationnel, économique, etc) la jeunesse et la vieillesse.

 

UN AUTRE REGARD SUR LA JEUNESSE ET LA VIEILLESSE

Lors du dernier cours, nous avons demandé aux élèves en quoi leur regard sur la jeunesse et la vieillesse s'était modifié. Il s'agissait d'une séance orale et nous avons été agréablement surprises par leur participation spontanée et la richesse de leurs commentaires.  Alors qu'au tout début de cette étude, les élèves avaient dépeint un état des lieux effrayant de la vieillesse et des personnes âgées, lors de cette rencontre, même ceux pour qui le troisième âge n'évoquait rien il y a quelques mois, avaient des choses à dire. Les critères de l'âge et du physique ont laissé la place à la curiosité d'esprit, à la richesse de l'individu, au vécu, à la personnalité de chacun. Les clichés et leurs catégories avaient disparu et au clivage jeunes-vieux s'est substituée l'idée que chacun est unique avec ses qualités et ses faiblesses. L'âge, qui était une référence absolue, fut relativisé. La force physique et la vivacité d'esprit ne sont pas l'apanage des jeunes et les adolescents en ont conclu que se sentir jeune ou vieux est une donnée subjective qui appartient à chacun en fonction de son goût pour la vie.

La richesse de leurs propos a été telle que nous ne sommes pratiquement pas intervenues pour laisser libre cours à leur besoin de s'exprimer. La discussion a balayé de nombreux thèmes tels que l'amour, la sexualité, le regard des autres, la solidarité, la transmission, etc ...

Cette séance spontanée et fourmillante a réjoui aussi bien les élèves que nous-mêmes. Pour la professeure, la documentaliste et moi-même, cette séance a couronné nos efforts car nous avons réussi à proposer un autre regard sur la personne et à transmettre de l'humanité dans une société où les uns et les autres sont jugés à l'aune de l'apparence.

Cette expérience nous a prouvé, une fois de plus, qu'avec conviction, enthousiasme, persévérance et patience, des sujets délicats peuvent être abordés avec des élèves adolescents.

 

Je remercie la professeure de français et la documentaliste, ainsi que les élèves, de m'avoir accueillie.

 

Caroline Chavelli

Pour toute demande d'intervention en milieu scolaire, associatif ou institutionnel,
merci de me contacter via ce site.

 

PubliƩ le 02/02/2009