Ateliers d'écriture et contes en maison de retraite

 

Caroline Chavelli intervient en maison de retraite pour y animer des ateliers d'écriture et de contes. Elle présente ici sa démarche. 

 

 

POURQUOI DES ATELIERS D'ECRITURE ?


Je souhaitais depuis longtemps animer des ateliers d'écriture en maisons de retraite. L'idée que des personnes ayant conservé tout leur esprit, en tout cas suffisamment pour s'exprimer avec lucidité, se retrouvent confinées, par nécessité, dans un établissement qui leur offre peu d'espace de paroles m'apparaissait difficile à vivre. En effet, l'atmosphère des Ephad (Etablissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes) ne favorise guère l'épanouissement de la personne et la création de liens mais plutôt le repli sur soi. Ceci, car la grande majorité de ces établissements sont habités par des personnes atteintes de lourdes pathologies empêchant toute communication sous forme de discussion qui déboucherait sur une rencontre. Vivre au quotidien parmi des personnes très diminuées atteint le moral des " biens-portants " et l'inquiétude d'une vieillesse similaire mine les esprits. Les personnes qui conservent leurs facultés intellectuelles se retrouvent donc en petit nombre et la conversation se tarit rapidement, d'autant qu'elle tourne immanquablement autour des mêmes sujets. Les uns commentent leur nuit de sommeil, souvent perturbée, les autres les repas, rarement à leur goût, d'aucuns énumèrent leurs douleurs et les autres s'attardent sur le temps qu'il fait.

De surcroît, l'enfermement qu'elles vivent, hormis les quelques sorties organisées par l'établissement ou les invitations des proches quand ils habitent à proximité, les contraint à une restriction relationnelle qui nuit à leur bien-être, avec pour conséquence, une diminution de l'expression, un appauvrissement de la pensée et donc du langage, voire une dégradation de l'élocution.

Face à ce constat, une prise de conscience s'est amorcée il y  a quelques années afin de prendre en considération ces personnes qui entrent en maison de retraite avec le désir de poursuivre une vie sociale et de continuer à cultiver leurs centres d'intérêt. Une politique d'accueil et d'animation a vu le jour au sein des Ehpad qui ne cesse depuis de se développer afin de répondre au bien-être de ses résidents. De multiples activités, alliant stimulation intellectuelle et expression artistique, y sont proposées tels les ateliers mémoires, les jeux éducatifs, la lecture des journaux, etc, ou  la mosaïque, la peinture, la cuisine, le jardinage, etc. Des rencontres intergénérationnelles sont également organisées avec des écoles autour de l'écriture, de la lecture, sans oublier les goûters qui réunissent toujours petits et grands avec gourmandise !

A ces activités collectives, s'ajoutent les récits de vie  où la personne confie à un animateur, un psychologue ou un biographe, ses souvenirs et  ses pensées afin de transmettre à ses proches un livre qui témoigne de sa vie. Cet intérêt pour la personne manifeste la volonté des Ehpad d'accueillir, malgré leurs contraintes budgétaires, des professionnels pour étoffer la palette d'activités proposées aux résidents. Jardiniers, musicothérapeutes, comédiens, etc, interviennent désormais en maisons de retraite. Ces nouveautés s'inscrivent dans une politique d'animation qui ne vise plus seulement à occuper les journées mais aussi à offrir des activités propres à développer l'épanouissement de la personne, sa créativité, l'estime de soi et la création de liens.

C'est dans ce cadre que j'ai  conçu des ateliers d'écriture à l'intention de ce public. Mon motivation première était d'apporter un espace de rencontres, de communication et d'estime de soi. Persuadée que les résidents, en raison de leur âge avancé, ont eu une vie riche en événements, en pensées et en actions, je souhaitais leur donner la possibilité de s'exprimer et de mettre en valeur leur vécu et leur personne. Il m'apparaît en effet regrettable de croire que la dépendance physique se répercute immanquablement sur l'indépendance mentale et minimiser, de facto, les capacités intellectuelles de ces personnes en les cantonnant à des discours domestiques sur la vie quotidienne en institution. Les limitations de la santé des résidents n'altèrent pas systématiquement leur esprit, leur mémoire, leur sagacité, leurs émotions, leurs aspirations. Je souhaitais donc, en élaborant ces ateliers, proposer une rencontre qui prenne en compte la personne, non pas comme une personne âgée vulnérable, mais comme un homme ou une femme considéré(e) dans son être global. Il s'agissait, à travers ces ateliers, de restaurer leur dignité, fragilisée par leur santé et leur dépendance, en sollicitant leurs compétences, leurs capacités et leur sensibilité. 

Ces ateliers d'écriture ne sont pas des ateliers littéraires où la qualité du style serait la valeur primordiale. Ce sont des ateliers créatifs où chacun est invité à écrire pour le plaisir de se raconter et d'inventer. Les consignes sont donc tantôt ludiques, tantôt liées au souvenir, s'appuyant sur des objets, des images, des sons, des atmosphères, des événements.

Consciente qu'un atelier uniquement d'écriture représenterait une activité requérant un fort investissement cognitif réclamant de gros efforts de concentration, j'ai décidé d'y ajouter le conte et la lecture. Ces deux disciplines, si elles requièrent l'écoute, permettent une certaine passivité alors que l'écriture réclame une implication active. Je souhaitais également apporter le conte et la lecture pour introduire, dans l'enfermement psychique de l'Ehpad, une ouverture sur l'extérieur ainsi que l'imaginaire afin de stimuler le mental et d'enrichir la pensée de chacun, grâce aux métaphores du conte qui ajoutent, selon les registres, de la poésie, du merveilleux, des épreuves et/ou de la facétie. Convoquer l'imaginaire par le conte et l'écriture procure un espace de liberté qui repousse la finitude du corps et défie la sénilité.

 


LE PUBLIC

Dans le Tarn, où j'exerce, les participants ont souvent quitté l'école vers l'âge de 14 ans, et ont pour la plupart vécu en milieu rural et travaillé à la ferme ou à l'usine. L'écriture n'est pas une expression qui leur est familière et ils n'ont plus écrit depuis des années, hormis des cartes de vœux.

Certains reculent car ils craignent "de ne pas avoir le niveau ". Ils ne sont pas des " intellectuels " comme ils disent. Un sentiment de gêne, couplée à la culpabilité " de faire des fautes " les rend, de prime abord, réticents à participer à un tel atelier. Il s'agit donc de gommer ces appréhensions en expliquant que nous ne sommes pas à l'école avec les notes et le jugement de la maîtresse. En effet, les personnes évoquent souvent ce souvenir comme le dernier lieu où elles ont écrit régulièrement il y a … 70 ans ! voire plus ! C'est donc tout à leur honneur que de faire l'effort de renouer avec une pratique oubliée. 

 

LE CADRE

. Lors de ma première rencontre avec les résidents de la maison de retraite, je leur explique en quoi consiste l'atelier que je leur propose. En premier lieu, j'évoque le plaisir de se retrouver. Le plaisir de la rencontre doit primer car cet atelier est avant tout l'occasion de passer un moment ensemble, de se raconter, d'écrire et d'être écouté.

Il importe donc que la bienveillance régisse l'ambiance de ces rencontres et je la réclame d'emblée, tout comme la nécessité d'écouter chacun pour que tous puissent s'exprimer et être entendus.

Cet état d'esprit sera d'autant plus facile à mettre en place que l'animateur sera motivé par ces mêmes valeurs de respect, de non-jugement et de confidentialité. Dans tous les cas, l'humour sera toujours un moyen heureux d'apaiser une remarque éventuellement désobligeante ou de rattraper une redite car certaines personnes qui participent activement perdent néanmoins, en raison de leurs troubles cognitifs, le fil de la discussion. De la bonne humeur et quelques gentilles taquineries permettent de faire participer chacun même si son attention se relâche momentanément ou s'il se décourage parce qu'il ne trouve pas les mots.

Dans un groupe d'une douzaine de personnes, la présence de l'animateur est nécessaire. Il encourage à écrire ceux pour qui l'écriture est difficile et met en mots ce que d'autres expriment uniquement à l'oral. Dans tous les cas, l'important est de participer. C'est aussi une des règles de l'atelier, je ne veux obliger personne à écrire si cela s'avère trop difficile mais j'insiste pour que tout le monde participe. Cela réclame à tous un effort de concentration et de réflexion tout à fait louable et il importe de saluer et de féliciter chacun pour sa participation aussi minime soit-elle. Quelques mots peuvent d'ailleurs aisément être développés et susciter la discussion.

Ces valeurs transmises, j'aborde le contenu de l'atelier d'écriture en soulignant que la qualité de l'écriture qui ne relève pas d'un style, de compétences littéraires, mais de la sensibilité de chacun. A mes yeux, il n'y pas une personne qui écrit mieux qu'une autre mais chacun écrit selon sa personnalité, son vécu, son humeur du jour, son inspiration au moment présent. Chacun est unique, son écriture aussi et c'est ce qui fera toute la richesse des propos écrits par chacun.

J'invite aussi les participants à laisser libre cours à l'imaginaire et à la folie. Devant leur moue dubitativie, il suffit que je leur affirme, avec le plus grand sérieux, et avec force détails, que l'autre jour je suis venue déjeuner à la maison de retraite et qu'un éléphant bleu est entré dans la salle à manger pour que les dernières réticences s'évanouissent. Leurs regards pétillent, des sourires animent les visages, les réflexions fusent, les résidents sont déjà entrés dans le monde des histoires !

Poser un cadre dès le départ s'avère fondamental pour rassurer les participants, poser des repères et jeter les bases d'un travail créatif et serein.


 


 

LE DEROULEMENT D'UN ATELIER

 

Le décor

Au début de chaque atelier, j'installe un décor. Les résidents sortent rarement de l'établissement. Cette coupure avec le monde extérieur limite le champ de leurs cinq sens. Je tiens donc à leur apporter un peu de ces milles choses du quotidien qu'ils ne côtoient plus. Des objets de la maison, de la nature, des voyages, usuels ou insolites, s'introduisent ainsi de manière éphémère dans leur univers clos. Les participants attendent chaque séance telle une surprise car ils savent qu'un décor va s'installer sous leurs yeux. Je pique donc  leur curiosité.

Je choisis des éléments qui susciteront plaisir et beauté et je vérifie chaque fois que les personnes y sont très sensibles. Ils déclenchent des commentaires, des souvenirs et stimulent l'imaginaire. La discussion est ainsi lancée et la séance peut commencer. Non sans avoir, au préalable, au vu du décor, annoncé le thème de l'atelier. En effet, chaque rencontre amène un thème illustré par le décor.


Les exercices d'écriture

Les exercices proposés ont trait au thème du jour. Je donne une consigne qui fera appel à la mémoire pour évoquer un souvenir ou à l'imaginaire pour inventer une situation. Chacun écrit puis nous faisons un tour de table et chacun lit ce qu'il vient d'écrire. Les commentaires et appréciations fusent, enrichissent les propos et nous continuons avec une nouvelle proposition d'écriture.

Je tiens à ce que l'atelier leur permettent d'évoquer leurs souvenirs mais je refuse de cultiver une nostalgie passéiste. Je sollicite donc leur imaginaire et leur fantaisie, de façon ludique, afin d'élargir leurs idées et de les sortir de leurs pensées quotidiennes. Cette requête, difficile de prime abord, finit toujours par trouver un chemin dans l'esprit des uns et des autres. Le plaisir et la fierté qu'ils en retirent me confirment le bien-fondé de cette démarche. Au-delà de la réussite intellectuelle, l'imaginaire procure ce plaisir de s'inventer des personnages, des situations, des rencontres auxquels les personnes ne penseraient pas et qui pourtant existent grâce à leur fantaisie. Les uns et les autres s'émerveillent alors de leurs capacités à inventer et mesurent l'étendue de leurs ressources et la richesse qu'ils ont en eux.


Le conte et la lecture 

Pour ne pas solliciter les participants deux heures durant, j'introduis durant l'atelier un conte, en rapport avec le thème choisi. Les histoires les captivent. Le silence s'installe, ponctué de "Oh !" "Ah !" de dépit ou de frayeur selon que les personnages réussiront ou non à déterrer le trésor volé ou que l'ogre menace  de dévorer tous les habitants du village. L'émotion est palpable. Chacun écoute attentivement et je lis sur les visages l'appréhension, le soulagement ou le suspense que provoquent toutes les péripéties du conte. Tous ont quitté l'Ehpad et cherchent leur chemin dans la forêt sombre, gravissent la montagne escarpée, tentent d'introduire la clef d'or dans la porte du château.

La fin du conte donne lieu à des commentaires, des souvenirs, et relance la discussion.

 

Les exercices reprennent puis, après tous ces efforts de concentration et d'expression, vient la lecture. C'est pour ces personnes, un plaisir que d'écouter quelques pages d'un livre dit "du terroir" qui raconte ce qu'elles ont vécu. Elles écoutent très concentrées dans un silence uniquement entrecoupé de "c'est vrai, c'était comme ça" et de hochements de tête. Cette reconnaissance les valorise et à l'issue de la lecture, elles partagent leur vécu.

 

La lecture clôt l'atelier et un goûter bien mérité prend le relai. Voilà 2 heures que nous travaillons, et pourtant, les participants voudraient que je poursuive la lecture. Ils me supplient, en vain , et je les tiens donc en haleine jusqu'au prochain atelier !

 

 

 

LES BIENFAITS DE CES ATELIERS

 

L'implication

J'interviens actuellement dans un Ehpad où l'animatrice est très aimée des résidents car elle est attentionnée envers chacun, disponible, bienveillante et créative. Elle est à leur écoute et s'attache à combler leurs attentes en leur proposant de nombreuses activités. Et pourtant, ils attendent l'atelier d'écriture qui se déroule tous les 15 jours et montrent une assiduité remarquable. C'est très gratifiant car je tiens à ce que personne ne soit obligé de venir. Les résidents viennent par choix et ils sont une douzaine. Ce fort taux de participation garantit la richesse des propos échangés.

Le fait que quelqu'un de l'extérieur vienne spécialement pour eux renforce l'estime d'eux-mêmes et le désir de participer. Je tiens donc à être à la hauteur de leurs attentes et des efforts que font toutes ces personnes pour participer à l'atelier.

Je m'ingénie par conséquent à leur préparer des ateliers sur mesure en fonction des goûts de chacun, de leur vive curiosité, de leur vécu, tout en apportant de la surprise, de la poésie et de la fantaisie.

Je tiens ici à honorer la dignité de ces personnes qui jamais ne se plaignent de leurs maux et se présentent toujours de bonne humeur. Et pourtant, en arrivant, un simple coup d’œil suffit à m'informer de la fatigue de telle personne ou de la douleur d'une autre. J'éprouve envers elles une vive admiration. Leur comportement est une leçon de vie.

 

La reconnaissance

Ces ateliers d'écriture et de contes offrent la satisfaction à chacun d'avoir écrit, raconté, et d'avoir été écouté par les autres. La reconnaissance qu'ils en retirent est indéniable. Ici chaque personne a la possibilité de se raconter et d'être écoutée. Des affinités voient le jour, des complicités se dévoilent, des liens se créent.

" Notre vie, ça n'intéresse plus personne ", disent-elles. "La vie d'aujourd'hui n'a plus rien à voir avec ce que nous avons vécu ". Ici, tous partagent un vécu commun qui n'est ni dépassé ni incompris. C'est leur vie. Ces personnes, âgées pour la plupart de 80 à 92 ans, ont une mémoire extraordinaire. Elles racontent événements et péripéties avec force détails. Elles seraient à enregistrer comme récits du patrimoine.

 

La motricité

Par ailleurs, ces ateliers, au-delà de ces bienfaits psychiques, ont également des répercussions physiques. Alors que tous les résidents sont limités dans leur corps, que ce soit au niveau de la vue, de la mobilité d'un bras, de l'agilité de la main qui tient le stylo, il est impressionnant de constater leurs progrès graphiques. Au fil des mois, leur écriture devient plus nette, plus lisible, et s'affirme.

 

Le développement cognitif

Ces ateliers développent aussi, indéniablement, leur facultés cognitives. Nous l'avons vu, ces ateliers sollicitent leur mémoire à travers l'évocation des souvenirs. Concernant l'imaginaire, quand les participants se plaignent en me disant que je leur demande quelque chose de difficile, je leur réponds que je m'adapte à leur niveau et que je place donc la barre assez haut. Immanquablement, ils relèvent le défi !

 

Un an après le début de ces ateliers, lorsque je leur ai demandé d'écrire une poésie, dont la lecture embellit chacune de nos rencontres, ils se sont tous mis à l'ouvrage, le plus naturellement du monde, comme s'ils avaient écrit de la poésie toute leur vie ! Cet exercice, inenvisageable il y a encore quelques mois, prouve les progrès extraordinaires dont sont capables ces personnes.

 

CONCLUSION

 

Devant une telle application de la part de chacun, des capacités sans cesse renouvelées, le dépassement de soi, tant physique qu'intellectuel, je ne peux que m'incliner et donner le meilleur de moi-même.

Ces ateliers d'écriture et contes me passionnent et en témoigner est une manière de faire connaître une pratique aisément reproductible et peu coûteuse et de rendre hommage à chacun des participants ainsi qu'à leur animatrice.

 

* * *
 

Je remercie ici l'Ehpad qui m'accueille, ses animatrices dévouées et motivées ainsi que toutes les personnes qui me témoignent de leur confiance en participant à ces ateliers d'écriture et de contes.

 

PubliƩ le 09/06/2012