Entretien avec Sophie Rouch

Sophie Rouch est chorégraphe à Aix-en-Provence et monte des spectacles qui mêlent  chants et danse avec le personnel et les bénévoles du centre de soins palliatifs "La Maison", à Gardanne.

 

                                                                                                                     

ENTRETIEN AVEC SOPHIE ROUCH

 

 Merci de vous présenter en quelques lignes

Je suis danseuse et chorégraphe et j’ai une école de danse, Aix City Ballet, à Aix-en-Provence.

 

Pourquoi avez-vous choisi ce métier ?

C’est comme ça. La question ne se pose même pas. Maman m’a inscrite à des cours de danse quand j’étais petite et j’ai su très vite que c’était pour moi. Depuis, j’ai toujours dansé.

 

Que souhaitez-vous transmettre avec la danse ?

Le plaisir dans la verticalité, c’est-à-dire être conscient de soi en ayant le respect de soi. Elle permet aussi à chacun de savoir qui il est. La danse est quelque chose de global comme le son. Il s’agit d’avoir une conscience et de s’amuser autour de ça. La danse permet de trouver un centre et d’être libre et à partir de là, de prendre, de recevoir, de regarder. Quand on n’est pas centré, on se perd.

Je ne travaille qu’avec des amateurs et c’est un vrai choix.
J’ai une admiration pour les grands artistes de danse, chant, musique, etc. Il faut beaucoup travailler et après on récolte ce qu’on sème. La danse donne une bonne éducation, ça permet à des jeunes filles de passer certaines étapes de la vie et d’être à l’aise : prendre la parole, bouger, etc

 

Vous intervenez à la Maison de Gardanne (13), centre de soins palliatifs qui accueille les personnes en fin de vie et les proches qui le souhaitent. Pourquoi vous intéressez-vous aux soins palliatifs ?

J’ai un ami à Aix-en-Provence qui est le docteur Jean-Marc Lapiana. Je ne connaissais pas les soins palliatifs mais c’était l’époque du sida et donc les deux étaient liés. J’ai perdu, comme tout le monde, des amis atteints du sida et de nombreux artistes en sont morts. Que faire pour ces gens séropositifs ? comment les soigner ? quelle vie sociale leur propose-t-on alors qu’ils sont faibles et qu’ils ne peuvent plus travailler ? Où les reçoit-on ? Je suis allée au chevet de ces personnes et je connaissais donc les établissements où ils étaient soignés. Alors, forcément, quand Jean-Marc m’a parlé de son projet, je l’ai suivi.

Je suis depuis le début ses démarches pour ouvrir une maison de soins palliatifs. Tout a commencé dans les années 80. J’ai accompagné moralement ses recherches dans ce sens pour essayer de trouver un lieu pour implanter les soins palliatifs dans la région, à l’époque du sida où personne ne voulait de ces malades. Au tout début, ils n’étaient que 3 : Jean-Marc Lapiana, médecin, Chantal Bertheloot, psychologue et Jean-Louis Guigues, infirmier. Ils ont d’abord trouvé une petite maison à Gardanne qui pouvait accueillir dix lits. Tous les amis se sont rassemblés dans ce lieu pour mettre la pain à la pâte : nettoyer, arranger, décorer, etc. La maison s’est ouverte et devant un tel déploiement de tant de bonnes volontés, je leur ai demandé ce que je pouvais leur apporter. L’idée m’est alors venue d’être leur « comité des fêtes » de façon occasionnelle puisque je suis une intervenante extérieure.

Je ne suis pas bénévole auprès des malades mais bénévole auprès de l’établissement. L’idée de la Maison est de parler de la vie avant tout. Dans cette optique, tous les 3-4 ans, nous montons un spectacle. Le droit d’entrée à ce spectacle est une bouteille de vin pour garnir une cave à l’intention des résidents de la maison et de leurs proches. Ce vin est offert aux repas et lors des occasions que sont les anniversaires, les fêtes, etc, car ce plus n’est pas pris en compte par la sécurité sociale. Le vin, parmi d’autres plaisirs, répond à une des demandes des personnes malades et tout le personnel de la Maison a à cœur de les satisfaire parce que la Maison s’attache à la vie avant la mort.

Je n’accompagne pas les malades parce que je n’en ai pas le temps pour le moment et je sens que mon rôle pour la Maison se situe au niveau des spectacles, dans l’ombre : préparation, coordination, etc. C’est ma façon à moi de participer au monde des soins palliatifs. C’est mon accompagnement.

Ces spectacles ont toujours réuni l’équipe du personnel de la Maison et ses bénévoles. Chacun préparait quelque chose dans son coin et on se retrouvait dans mon studio pour voir qui voulait faire quoi et coordonner tout ça. Autour de nous, se sont réunis des gens formidables, des grands noms du monde du spectacle, régisseurs et techniciens, dont beaucoup travaillaient au Festival lyrique d’Aix-en-Provence, et qui ont donné de leur temps bénévolement. Nous avons monté 4 spectacles présentés sous forme de cabaret où les uns et les autres chantaient, dansaient, et faisaient leurs numéros.

Par ailleurs, de grands artistes font des cadeaux et/ou donnent des récitals dont tous les bénéfices sont reversés à la Maison.

 

Quel est le public des spectacles organisés par la Maison ?

Comme il y a toujours des miracles et des gens plein de bonne volonté, et Jean-Marc étant quelqu’un de magnifique et de très tenace, les premiers spectacles ont réuni 500 personnes. Tous sont venus par les mailings de la Maison et le bouche à oreille. La première Maison a eu 10 lits pendant 10 ans, ce qui représente donc beaucoup de personnes malades et de proches qui l’ont fréquentée et qui en ont parlé autour d’eux. La deuxième Maison a 20 lits et accueille donc énormément de personnes qui dans leur grande majorité sont touchéess par ce que propose la Maison.

Pour la plupart, il est douloureux de retourner dans un établissement où ils ont perdu un des leurs. Mais tous gardent le souvenir de ce séjour à la Maison, et de quelque chose de fort au niveau de l’accompagnement. D’innombrables personnes ont été bouleversées par les paroles, les gestes et tout ce qui y a été fait pour eux. Le spectacle est pour eux une certaine façon d’être là, avec leurs souvenirs, sans avoir à en parler. Leurs mémoires et leurs blessures sont accueillies et reconnues grâce à ces retrouvailles et le spectacle leur apporte de la vie malgré leur douleur.

De 500 personnes, nous sommes passés à 1 000 puis à 1 500 personnes qui venaient tous les 4-5 ans. J’ai pu observé que ces spectacles procuraient du bien-être et qu’ils avaient toute leur raison d’être. Les gens retrouvent certes ces moments terribles qu’ils ont vécus et en même temps, ils les évacuent. Leur présence, leurs applaudissements, les réunissent au-delà de leurs souffrances personnelles. C’est ce que je ressens.

Le spectacle au parc Jourdan a rassemblé 1 600 personnes et nous avons été dépassé par l’afflux de spectateurs. Il fallait donc trouver un autre lieu et Jean-Marc, tenace, a opté pour le Dôme à Marseille. Quand les responsables du Dôme ont compris ses motivations, les portes nous ont été grandes ouvertes. Cette salle a une capacité de 5 000 places et nous pensions accueillir environ 4 000 personnes maximum. 5 000 personnes, en décembre 2005, ont fait le déplacement ! Ce qui s’est passé ce jour-là dans la salle a été incroyable. Une émotion indescriptible. Cette atmosphère a contribué au spectacle et tout a été magnifique : les tableaux, le son, les lumières, les décors, les amateurs, tant et si bien que ce spectacle était de qualité professionnelle. 3 ans de travail ont été récompensés.

 

Comment monte-t-on un spectacle pour la Maison ?

A tous ces spectacles, les spectateurs arrivent avec leur cœur et leur vécu. En voyant ce qu’il se passait dans la salle, toutes ses réactions si fortes, j’ai pensé qu’on pouvait essayer de lier tous ces numéros présentés sous forme de cabaret et offrir aux gens un spectacle unifié.

Un de mes amis, Frédéric Dugier, est venu voir un des spectacles et lui aussi a éprouvé le besoin de s’investir dans cette action. Il est musicien et a un studio d’enregistrement images et sons. Un jour, j’ai donc voulu passer à une autre forme de spectacle et c’est ainsi qu’en tout petit comité, nous avons commencé à faire des réunions hebdomadaires pour trouver un sujet de spectacle, recherche délicate car nous ne voulions pas parler de décès, de voyage, de départ, etc. Nous avons alors eu l’idée du cirque pour que ce soit un spectacle ludique.

Frédéric a commencé à écrire des chansons sur ce thème. La musique a donc été composée par quelqu’un qui ne fait que passer, qui traverse l’aventure, mais qui en croisant les uns et les autres, a ressenti leurs émotions et les a traduites en chansons. L’auteur de ces chansons magnifiques est allé tous les jours à son travail à 5 h du matin pendant 2 ans pour pouvoir écrire et enregistrer et y travailler encore le soir, tout seul, jusqu’à 20h30. Sa femme et ses enfants ont donc été impliqués dans son dévouement. Il a bouleversé sa vie professionnelle et personnelle pour le spectacle. Seul pendant 2 ans, il a écrit les paroles et la musique.

Ce spectacle "La Maison fait son Cirque" a réclamé 3 ans de préparation en petits comités où les uns et les autres présentaient l’avancement de leurs textes, de leurs projets, etc. Pendant ce temps, je suis allée à la Maison et j’ai commencé à auditionner les membres du personnel et les bénévoles pour recenser leurs compétences et leurs souhaits : chanter, danser, etc. J’ai collecté toutes ces données et en relation avec les textes des chansons, j’ai commencé à faire une distribution des rôles en tenant compte des demandes de tout le monde. Nous avons réussi à mettre en scène tout le monde … c’est-à-dire 120 personnes !

Ici, au studio, nous répétions le soir et le dimanche. Tous ont apporté leur petite graine, tous. Les gens de la Maison qui étaient chanteurs se sont retrouvés dans un studio d’enregistrement pour enregistrer ses chansons. Quand je vais à la Maison pour préparer un spectacle, j’ai envie d’y être le fou du Roi qui arrive avec des costumes, fait faire des essayages en plein service, distrait une infirmière pour lui prendre ses mesures à proximité des malades, etc ...

Toutes ces réunions et répétitions ont été compliquées à mettre en œuvre car tout ceux qui ont participé au spectacle ont des vies professionnelle et familiale. Nous avions donc décidé, pour ne pas empiéter sur leurs vies, de les recevoir une fois par mois pendant 2 heures. Nous avons établi un planning de répétitions pendant deux ans et nous l’avons tenu. Les 120 personnes qui se sont embarquées dans cette aventure ne savaient pas où elles allaient et en  toute innocence, elles ont réussi quelque chose de magnifique. Nous avons édité un CD et un DVD du spectacle qui sont vendus au profit de la Maison. Les gens étaient heureux et ils en gardent un souvenir extraordinaire.

Dans cette démarche, j’avais veillé à mélanger les artistes en herbe afin que toutes les infirmières ou que toutes les personnes de service (entretien, cuisine, etc) ou tous les bénévoles ne se retrouvent pas ensemble dans un même tableau. Je voulais que les uns et les autres se rencontrent et se mélangent. J’avais aussi souhaité faire se rencontrer ceux qui ne se croisent jamais parce qu’ils travaillent de nuit ou de jour.  Grâce au spectacle, tous ces gens sont sortis de leur cadre de vie.

Par ailleurs, j’avais embarqué dans l’aventure 4 personnes avec qui je travaille à l’école de danse rt qui se sont occupées des chorégraphies et des répétions. 30 techniciens des opéras de Lyon, Monte-Carlo, etc, tous des gens d’une générosité et d’une humanité incroyable, ont apporté leur professionnalisme.  

 

Quelles sont les réactions du public ?

Des familles qui ne savent pas comment témoigner à la Maison ni en paroles ni à travers des mots par une lettre, trouvent grâce aux spectacles, l’occasion, dans la pénombre de la salle,  de reconnaître ce qui s’est vécu et de ne pas rester seuls avec sa souffrance. Il s’est créé une réelle communion entre tous et c’est ce que j’avais imaginé. Une grande aventure sur scène et dans les cœurs. Nous recommencerons l’aventure en 2008 ou 2009 car c’est un moment important parce qu’il est bon à vivre et à partager.

Parmi les spectateurs, il y avait bien sûr les familles qui ont fréquenté la Maison, leurs amis, leurs voisins, etc, mais aussi mon public et les élèves de mon école de danse. Depuis l’origine, je parle de ces spectacles aux jeunes filles à qui j’enseigne et qui ont l’âge d’avoir une sexualité et d’être sensibilisées au sida. Aujourd’hui, s’il est assez facile d’en parler, ça n’était pas le cas il y a 10 ou 20 ans. Ces jeunes filles ont vu les gens en fauteuil : inutile de donner de leur donner des leçons, elles ont vu. Après elles comprennent et font du mieux qu’elles peuvent. Ces jeunes ne connaissent rien aux soins palliatifs mais en venant aux spectacles, elles entendent parler de tout ça et sont sensibilisées. Elles viennent en famille et tout le monde est touché. Les gens sont d’autant plus bouleversés que tout se passe dans la fête, la joie et la bonne humeur, c’est merveilleux ! … Les spectacles illustrent le leitmotiv de la Maison : la vie avant la mort et jusqu’au bout.

 

Toute la mise en œuvre de ces spectacles repose sur vos épaules. Comment vous situez-vous dans cette extraordinaire aventure ?

Ce n’est pas la présentation personnelle qui me motive mais l’aventure collective et tant que je pourrai, je continuerai d’embarquer les gens dans ces spectacles. Cette aventure humaine a aussi permis de souder un peu plus les professionnels de la Maison qui déménageait à ce moment-là pour s’agrandir et qui accueillait d’autres professionnels. Et puis il y a tout le côté inédit comme par exemple les répétitions qui se sont faites sur place, à la Maison, où je prenais les mensurations d’une infirmière tandis qu’elle préparait ses produits à la pharmacie. On répétait dans le couloir alors que les malades, ceux qui le pouvaient, entraient et sortaient. Beaucoup de légèreté, de complicité, de gestes et des paroles inattendues ont eu lieu grâce à ces interventions artistiques dans une Maison qui accueille des personnes en fin de vie. Naturellement, il y a des malades qui assistent au spectacle avec toute la logistique que cela implique et le spectacle ne commence que lorsqu’ils sont tous là.

C’est mon point de vue, ce n’est que le mien mais je serais intarissable tellement cette aventure a été extraordinaire ! Le matin du spectacle, une équipe de France 3 est venue le matin pour faire un tournage d’une heure et finalement, ils sont restés jusqu’au soir. Ils ont été impressionnés et touchés par l’ambiance et par l’émotion des familles.

 

Quelles sont les retombées du spectacle au sein de l’équipe de la Maison ?

Le spectacle réunit malades, soignants et accompagnants. Ca crée des liens extrêmement forts.

Lors du spectacle au parc Jourdan, tous les participants, soignants, bénévoles, cuisiniers, etc, se tenaient la main avant d’entrer en scène. C’est un moment très fort, et en plus, lors de ce spectacle, tous portaient sur eux, sur leur costume, des souvenirs. Ils les sortaient les uns après les autres et nommaient les personnes que ces souvenirs évoquaient. C’était bouleversant, à tel point, que je n’ai pas souhaité que ça se reproduise. Ces témoignages de gentillesse, de respect, de reconnaissance sont inouïs dans le monde où on vit. C’est incroyable.

Deux ans après ce spectacle au Dôme, soignants et personnel de chambres et de salle de la Maison continuent à parler de ce spectacle et de sa préparation. Ca fait partie de leur vie professionnelle.

Indépendamment de ces spectacles, il y a à la Maison, un centre de jour où de nombreux artistes proposent des ateliers artistiques : les malades dessinent, sculptent, créent. Au niveau de l’art contemporain, ils font un travail remarquable ! La créativité des malades est sublime. La Maison met en valeur ces créations par des expos.

 

Quelles leçons tirez-vous de ces expériences ?

Je ne sais pas s’il y en a car j’essaie de recevoir des leçons tous les jours, tout le temps. Moi, j’anticipe au niveau des émotions et des sentiments du public et j’ai senti que nous avions réussi ce que j’avais imaginé. C’était juste, les gens ont vécu ce que je souhaitais qu’ils vivent.

Il n’y a pas de leçon car après chacun retourne à sa vie. Ce qui me plaît avant tout dans les spectacles, c’est l’émotion. La leçon c’est : maintenant que nous avons fait ça, que peut-on faire d’autre ?

Le but de ce type de manifestations n’est pas de changer le monde. C’est un moment du présent des gens. Il faut créer ce type de moments. C’est un moment collectif qui touche chacun dans son cœur.

 

Un cri du cœur, une suggestion, une citation …

Aimer, aimer, aimer ! Donner et aimer …

 

Pour se procurer le CD et le DVD

http://perso.orange.fr/lamaisonspectacle/index.htm

 

Publié le 06/08/2007