Un clown-thérapeute en soins palliatifs et en gériatrie

Sandra Meunier, clown-thérapeute, accompagne les personnes en soins palliatifs et en gériatrie.

 

UNE CLOWN-THERAPEUTE EN USP ET EN GERIATRIE :

REVE OU REALITE ?


Rencontre entre l’art-thérapeute Sandra Meunier* et le psychiatre John Strauss**

C’est à la radio que je l’ai entendue la première fois ; une femme qui travaille comme clown dans un hôpital gériatrique.

Intéressant comme façon de donner un peu de joie, peut-être, aux gens qui s’apprêtent à mourir. Mais plus j’en entendais, plus je me demandais s’il ne s’agissait pas, en réalité, de quelque chose de très particulier qui pourrait même influencer le cours de la vie, agir sur celui de la maladie d’une personne gravement atteinte. Pensant à mon domaine, je me disais que cela pourrait peut-être même s’appliquer à quelqu’un qui est atteint d’unemaladie mentale grave.

Il y avait quelque chose de très intelligent, de très perceptif dans ce qu’elle disait à l’intervieweur. Cela m’a amené à penser que, comme en médecine, où il y a des médecins ordinaires et des médecins très doués, il y avait peut-être aussi des clowns très doués, connaissant bien des choses sur la condition humaine et sur certains aspects de la maladie.

J’ai donc visité son site Internet. J’ai noté son numéro de téléphone, je l’ai appelée, et nous nous sommes rencontrés au café Rostand. Nous avons fait en sorte que je puisse la regarder travailler dans les unités de l’hôpital. Au café, les idées et la sagesse de Sandra m’ont beaucoup impressionné. Pourtant, je demeurais sceptique quant à la valeur de ce qu’elle faisait.

En la regardant à l’hôpital, au début, je me demandais pourquoi j’étais venu. Elle a revêtu sa tenue de clown : chapeau bizarre, rouge au bout du nez, nattes tenues à l’écart par des fi ls de fer, chemisier fl euri et coloré un peu farfelu et, caché par sa ceinture, un lecteur MP3 d’où sortaient des chants d’oiseaux et parfois des mélodies. Elle m’a demandé un moment pour être seule afin d’entrer dans le personnage d’Anabelle la clown.

Et puis elle est entrée dans les unités ; je me tenais à l’écart, plusieurs pas derrière elle, comme quelqu’un qui serait venu dans l’unité visiter un parent. En l’observant, je me suis aperçu que quelques patients et membres du personnel l’avaient à peine saluée. Mais le plus grand nombre d’entre eux la saluaient en souriant.

Je connais bien les hôpitaux. J’y ai passé une moitié de ma vie, comme étudiant en médecine, puis interne, médecin, chef de service, directeur d’hôpital et chercheur. Des sourires, on n’en voit pas beaucoup, a fortiori dans des unités peuplées par des patients atteints de maladies graves ou dont la mort est proche. Bien entendu, je ne pouvais pas suivre Anabelle dans les chambres où elle allait pour parler aux patients dans leurs lits, ou l’écouter quand elle s’adressait aux parents assis en petits groupes au salon. Mais, là aussi, j’ai vu beaucoup de sourires, beaucoup de bras se tendre pour lui serrer la main, beaucoup de regards sérieux également, pendant les discussions qu’elle avait avec les patients.

Je me souviens surtout d’une vieille femme qui n’avait pas voulu lui parler lorsqu’elles s’étaient croisées dans le couloir. Puis, quand Anabelle est entrée dans la chambre d’une autre patiente, cette vieille femme s’est avancée sur le pas de la porte, un peu, pour la regarder, puis un peu plus … Elle est même venue lui parler, avant de quitter la chambre, timidement et lentement.

Les sourires, les rencontres si appréciées, l’ambiance à la fois de joie et de sérieux... Je n’avais jamais vu pareille chose au long de toutes mes années de travail dans des hôpitaux. En me souvenant du général qui regardait une charge folle pendant une bataille et disait : “C’est beau, mais ce n’est pas la guerre”, je me suis demandé si le travail d’Anabelle était beau mais sans avoir rien à voir avec les soins, la maladie ou la guérison. Après y avoir réfl échi un peu, je suis arrivé à d’autres conclusions.

Après tout ce que j’ai vu et entendu dans mes expériences de soin et de recherche en psychiatrie, je pense que ce que fait Anabelle peut avoir beaucoup d’importance.

J’ai aussi pensé aux pièces de théâtre de Shakespeare et à l’histoire des clowns et des “fous” qui pouvaient parler à n’importe qui sur n’importe quel sujet, tant leur manque présumé d’impor tance et de responsabilité, aussi bien que leur courage et leur adresse, les mettait à l’écart du reste de la vie quotidienne.

J’essaie ces jours-ci de comprendre comment tant de patients atteints d’une maladie psychiatrique grave et dont l’état s’est amélioré parlent souvent de choses tout à fait en dehors des théories médicales et psychiatriques courantes. Nous avons mené des recherches très poussées au sujet du suivi de ces patients. Ils disent souvent que l’amélioration de leur état est due au fait que quelqu’un les a pris au sérieux, ou que “c’était ma volonté d’aller mieux qui finalement a fait la différence".

Ces idées, à mon avis, sont très importantes. J’ai ailleurs écrit plus avant sur ce sujet.

Ici, c’est le travail de Sandra Meunier en personnage d’Anabelle que, je pense, nous devons prendre au sérieux.

 

Sandra Meunier, art-thérapeute clown

"Art-thérapeute de formation, j’interviens à l’hôpital depuis plusieurs années en clown-elfe. L’idée d’oser ce personnage auprès d’adultes hospitalisés est née après une expérience en service de neurologie.

Devant travailler rapidement et voulant exercer mon métier dans les hôpitaux, j’ai postulé pour un emploi d’animatrice à l’hôpital. L’entrée dans l’enceinte de la forteresse hospitalière est très difficile pour un art-thérapeute, voire impossible si l’on n’est pas d’abord répertorié dans les grilles administratives en raison d’un quelconque métier de soignant. En tant qu’art-thérapeute, on n’entre pas dans les cases !

En revanche, ce n’était pas difficile d’entrer avec le statut d’animateur. C’était juste ingrat pour moi. Ma fonction consistait à aller chercher les patients atteints de maladie neurologique dans leur chambre et à les amener dans une grande salle d’animation.

Là, un artiste venant de l’extérieur exerçait sa pratique avec, il faut bien le dire, plus ou moins de finesse. Je devais donc renoncer pour un temps à ma formation d’origine et être spectatrice impuissante. Je voyais ces corps meurtris au balancement incontrôlé, ces visages bizarrement expressifs et ces émotions étrangement exprimées ou refoulées. Les journées étaient, de ce fait, difficiles, car je me sentais impuissante à accompagner ces êtres en si grande souffrance. Souvent, je tentais discrètement une approche relationnelle quand les patients étaient en atelier peinture. Mais en vain. Personne ne s’abandonnait et ne racontait l’angoisse de la maladie ou de l’enfermement.

Un jour, la responsable de l’animation m’a demandé si je n’étais pas clown dans la vie. Pas facile de se reconnaître clown car l’idéal est élevé. Je me référais à des maîtres en la matière comme Chaplin et je pensais alors : “Je ne suis pas clown mais je le travaille.” Et puis, je pensais aux patients. Comment vont-ils réagir ? Peut-être vont-ils penser que je les infantilise. Cette impression était pour moi la pire des choses car c’est la maladie fréquente de l’hôpital. Et puis j’ai craqué, j’ai osé. Je me suis dit que, si je n’avais pas la chance de proposer un atelier d’art-thérapie, je pourrais proposer l’art-thérapie en personnage. Si je suis moi-même en création, je vais transmettre le processus créatif. C’est comme ça que tout a commencé. Je suis arrivée en Anabelle (nom de mon clown) sans prévenir les habitants de l’hôpital. Ils ne m’ont pas reconnue. Fait étrange, sans me ‘connaître’, ils m’ont raconté toutes leurs angoisses. Ils ont exprimé beaucoup d’émotions enfouies, et ont aimé être proches de cet étrange personnage. Ils ont tellement ri, pleuré, raconté leur vie et leur détresse… En résonance, je leur donnais des clés d’acceptation de leur condition, des moments de partage authentique, des instants de tendresse et de douceur, de vrais moments d’attention à leurs visages sans voix ou à leur cris. Sans jugement, je les invitais à affirmer leur différence quand leurs histoires paraissaient peu cohérentes. L’histoire du clown sympathique-empathique a commencé ainsi.

Maintenant, j’interviens depuis trois ans en unité de soins palliatifs et psycho-gériatrie à l’hôpital Bretonneau, à Paris. C’est là que le Pr  Strauss est venu étudier de plus près mes spécificités de thérapeute, dont le ton est léger mais les propos profonds. Plutôt que de grandes théories et démonstrations pour expliquer ma pratique, voici quelques petites histoires qui mettent en scène le travail thérapeutique vécu à l’hôpital."

 

Témoignage de patient en neurologie

Voici un extrait de l’entretien que j’ai eu avec un des patients en neurologie au sujet de mes interventions en clown. Il ne savait pas que le clown et moi étions la même personne.

Moi : Qu’est-ce qu’elle représente pour vous, Anabelle ?

Lui : La joie de vivre.

Moi : Quand elle est venue vous voir, que vous a-t-elle apporté ?

Lui : Elle permet de s’évader.

Moi : Ah oui, pourquoi ?

Lui : La clown montre que la vie a une autre face. On ne peut pas dire que la vie s’arrête. Il faut aller plus loin, s’absenter dans le futur. Il ne faut pas rester sur les peccadilles.

Moi : Qu’est-ce que ça vous a fait de la rencontrer ?

Lui : Ça fait du bien. Parce que vous avez des réponses en face. Elle a une façon de voir les choses. Si quelqu’un lui dit "le ciel est bleu", pour elle ce n’est pas bleu.

Moi : Ah bon, et comment il serait ?

Lui : Elle donnerait la définition du ciel. Elle mettrait des nuages emportés par le vent. Et c’est vrai, le ciel n’est jamais bleu.

En incarnant ce petit personnage fantastique, j’essaie de les distraire tout en leur permettant de s’interroger sur ce qu’ils traversent.

La forme est légère et le fond est plus grave …


(...)

Cet article est extrait de La lettre du Psychiatre - Vol. III - n° 5-6 mai-juin 2007 et publié avec l'aimable autorisation de Sandra Meunier et de John Strauss

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* Sandra Meunier, art-thérapeute, Bagneux
http://www.clownsympa.com/
bichedusoleil@free.fr

** John Strauss, psychiatre et professeur à l'université de Yale, Etats-Unis 

 

 

 

 

Publié le 04/10/2007