Entretien avec Jean-Claude Garnier

Jean-Claude Garnier est  topographe-géographe et photographe. Il parcourt les cimetières du monde et les prend en photos. Il livre ici son regard sur ces lieux insolites.


 

Merci de vous présenter en quelques lignes

Après une formation scientifique et une vie professionnelle d’ingénieur, je me consacre à la photographie autour de deux thèmes principaux :
- des photographies de fiction : nombreuses expositions, en ce moment en Chine à Hangzhou puis Shanghai

- des photographies documentaires : photographies de cimetières dans plus de 80 pays dont une sélection est publiée dans mon livre « Cimetières autour du monde », publié aux éditions Errance, 2003. Depuis le 29 juillet et jusqu'au 30 novembre 2010, a eu lieu une exposition de 40 photographies grand format en extérieur au cimetière du Père-Lachaise.



Pourquoi avez-vous choisi ces métiers de
topographe-géographe et photographe ?

Pour pouvoir voyager, arpenter le monde, me promener, découvrir les gens et leurs créations.



Pourquoi cet attrait pour les cimetières ?

Il s’agit d’une rencontre par hasard : une fois, assis à Bangkok dans un parc, je me suis aperçu que j’étais dans un cimetière et j’ai fait ma première photo de cimetière ; après, lors de mes voyages, je me suis mis progressivement à m’intéresser au sujet car le cimetière est un lieu particulier, créé par l’homme pour rendre hommage aux ancêtres dans presque toutes les cultures. Ce lieu très différent selon les pays est souvent représentatif de la région, de la religion, de la culture. C’est un lieu agencé par le temps, par le hasard, souvent sans plan préalable, mais qui révèle une unité architecturale.



Vous indiquez vous intéresser aux cimetières et non aux tombes, quelle distinction faites-vous ?

Je m’intéresse aux cimetières dans leur ensemble dans leur environnement géographique. La tombe ne représente qu’une personne ou une famille, elle est souvent personnalisée et pas forcément représentative de l'ensemble. Je ne m’intéresse pas aux tombes des personnalités, je fuis le pittoresque. Le cimetière ensemble de tombes est plus caractéristique de l’environnement social et géographique.



En France, le cimetière évoque communément la douleur et la solitude et en fait souvent un repoussoir. Quel regard portez-vous sur les cimetières ?

Pour moi le cimetière n’évoque ni la douleur ni la solitude mais un lieu hors du temps et de l’espace des hommes où il fait bon flâner, réfléchir. Parfois les hommes ont su y créer un espace non seulement de grande quiétude mais aussi de grande harmonie des couleurs et d’organisation ou de désordre harmonieux.



Pourquoi avez-vous eut envie de photographier les cimetières ?

Notre époque est formidable, nous avons découvert et compris certains aspects des différentes cultures du monde. Depuis quelques dizaines d’années nous savons ce que mangent les Japonais, les Mexicains, les Laotiens…
Je voudrais montrer comment tous les peuples s’occupent de leurs morts.
Non pas les rituels mais la trace des ancêtres matérialisés par le cimetière.
Il me semble intéressant de garder l’histoire de ces organisations si spécifiques suivant les cultures.



Vous avez découvert des cimetières dans le monde entier, sur quels critères les photographiez-vous ?

Deux critères principaux : je veux montrer la diversité et souvent la beauté de ces lieux isolés. Il y a bien sûr beaucoup de cimetières sans intérêt, uniforme et gris que je ne regarde pas et ne photographie pas.



Que souhaitez-vous transmettre à travers vos photos ?

Je me mets au service du cimetière pour le rendre le plus présent possible. C’est pourquoi, j’utilise la couleur alors que la plupart des photographes de cimetières utilisent le noir et blanc pour rendre la photo plus romantique. J’utilise la couleur pour être réaliste, au plus près du réel. De même, je fais des cadrages sans effet : mon but n’est pas de faire « une belle photo », mais de montrer en quoi le cimetière est intéressant.



Votre site propose un voyage à travers "la beauté et la grande diversité des cimetières". Le mot "beauté" serait presque choquant puisqu'un cimetière suggère le deuil et la tristesse. Quelle est la beauté, quelles sont les beautés, que vous avez rencontrées en ces lieux ?

Comme d’autres sites (paysages,  monuments…), ou certaines œuvres d’art, le cimetière peut susciter la même émotion liée à la beauté,  à l’ambiance, au paysage, au sentiment de recueillement ou à la symbiose de ces éléments.



Aujourd'hui, de nouvelles relations à la mort sont à la disposition de ceux qui souhaitent inscrire leurs dernières volontés, leurs pensées et autre héritage sur des sites internet dédiés à la mort et au deuil. Quel est le sens du cimetière face à ces pratiques virtuelles ?


C’est une bonne chose que chacun puisse choisir la façon de laisser une trace (dans une tombe ou dans un site virtuel) ou pas de trace (cendres jetées dans la vaste nature). Le cimetière traditionnel est menacé, les espaces libres de plus en plus rares. Certains pays insistent pour l’incinération pour préserver la terre.



La mort, dans notre société, est un sujet tabou et les discours qui en parlent la dissocient souvent de la vie et des vivants. Les cimetières ne seraient-ils pas, lorsqu'ils ne sont pas austères et qu'ils se présentent, comme celui de Malmö en Suède, un parc public d'arbres et de fleurs au cœur de la ville, des lieux privilégiés qui invitent à réfléchir à notre passage sur terre, au sens de la vie, et à rendre hommage, ou tout du moins reconnaître ceux qui nous ont précédés et qui ont façonné l'espace où nous vivons ?


Oui et également, ces lieux nous apprennent en quelque sorte à vivre avec les morts, à ne pas être gênés par leur présence, à les croiser quotidiennement.



Qu'est-ce que vos rencontres avec les cimetières et avec ceux qui vous ont guidés à travers ceux-ci ont changé dans votre relation à la mort, aux morts, à la vie et aux vivants ?

Je ne pense pas que la fréquentation des cimetières dans le monde ait changé ma relation à la mort, aux morts, à la vie et aux vivants. Je suis profondément athée donc je ne crois pas à quelque chose après la vie. Je ne vois le cimetière que comme il est, c’est-à-dire un lieu architectural construit par les hommes pour y mettre les défunts dans un cadre qui peut être agréable.



Que voudriez-vous dire à ceux qui redoutent la vieillesse et la mort ?

Rien. Je ne redoute ni la vieillesse (il faut apprécier et profiter des différents âges de sa vie) ni la mort (« Enfin, seul » a fait écrire ARMAN sur sa tombe).



Si vous deviez concevoir un cimetière en France, où le situeriez-vous et à quoi ressemblerait-il ?

J’aime les petits cimetières de montagne, les cimetières de bord de mer. Il est sans doute possible de créer des cimetières urbains, genre tour ludique qui donne à la ville un signal d’espérance et de futur radieux ou plus simplement des lieux multi usages qui servent également au passage, à la promenade ou au repos.



Quelles leçons de vie tirez-vous de toutes ces pérégrinations au moyen de les cimetières du monde ?

Le monde est beau, la diversité des cimetières fait partie de cette beauté.



Quels sont vos projets ?

Un grand livre photo sur les cimetières du monde.



Un cri du cœur, une suggestion, une citation …

Merci aux morts d’avoir donné aux vivants l’occasion de faire quelques fois de belles réalisations à leurs gloires.
















Publié le 21/10/2010