Ateliers d'écriture et contes en lycée professionnel avec une classe de décrocheurs

 

LA MGI

" La mission générale d'insertion (MGI) a deux finalités :
   • réduire le nombre de sorties sans qualification du système éducatif ;
   • préparer tous les élèves de plus de seize ans à une qualification reconnue en vue d'une insertion sociale et professionnelle durable."

" Les actions préparant à l'entrée en formation qualifiante, dont font partie les actions de remotivation. Cette catégorie d'actions comporte trois composantes :
- remise à niveau systématique des connaissances (consolidation du socle commun) ;
- préparation active de l'orientation ;
- période en milieu professionnel "

Lien Education nationale
 http://www.esen.education.fr/fr/ressources-par-type/outils-pour-agir/le-film-annuel-des-personnels-de-direction/detail-d-une-fiche/?a=7&cHash=4267c88ff7

Dans le département du Tarn, il existe deux classe de Dispositif Accueil locaux insertion  (DALI) hébergées dans des lycées professionnels.

 

LA CLASSE

Cette classe accueille des jeunes de 16 à 18 ans, déscolarisés depuis au moins un an. Pour un meilleur encadrement, le nombre d'élèves n'excède pas une vingtaine;
or leur nombre varie en cours d'année car tout élève repéré pour intégrer cette structure doit être accepté à tout moment, entre octobre et juin. Cette obligation nécessite chaque fois une adaptation de l'enseignement, un effort d'insertion dans le groupe aussi bien de la part des professeurs, de l'élève lui-même que du groupe. Or, les relations humaines étant difficiles pour des jeunes qui ont déserté des lieux de mixité sociale et qui ont perdu l'habitude de vivre en groupe dans un espace normalisé, l'accueil d'un nouvel élève n'est jamais aisé. En effet, ces jeunes, dévalorisés, ont perdu l'estime d'eux-mêmes et se comportent fréquemment de manière agressive. Ces tensions entre eux les empêchent de suivre une scolarité sereine et les plus vulnérables se sentiront agressés au point de renoncer à suivre les cours.

Ce mal-être s'explique également par le fait qu'il est difficile pour eux de reprendre le chemin de l'école car ils s'en sentent exclus et ils nourrissent envers cette institution de la rancœur et parfois de la honte.  Leur niveau scolaire est souvent très faible et ils renâclent à devoir à nouveau apprendre les bases de français, mathématique, etc.
Ces élèves savent aussi qu'ils sont stigmatisés par la société qui voit en eux des " décrocheurs " et non des jeunes qui ont une vie, une sensibilité, un vécu, et comme tout un chacun  des qualités et des faiblesses.

 


LA COORDINATRICE D’ACTION

Pour tous ces élèves, le professeur coordonnateur est le référent qui les accompagne à tous les niveaux. En effet, ce professeur a non seulement en charge leur remise à niveau scolaire en leur dispensant des cours de français, mais il est aussi celui qui suit leur parcours professionnel et social et leur enseigne  la technique de recherche d'emploi. C'est dire que son rôle est multitâches et que cette polyvalence réclame énormément de travail et de disponibilité. Ce référent veille au parcours scolaire de chaque élève mais aussi accompagne chacun, individuellement, en lien avec sa famille ou son éducateur, tout au long de l'année aussi bien à l'intérieur du lycée qu'à l'extérieur dans le domaine professionnel. Il est donc chargé d'assurer un suivi de l'élève auprès de l'Education nationale, un suivi social car ces jeunes ont des vies difficiles qui requièrent une disponibilité constante afin d'être à leur écoute de leurs appréhensions, espoirs ou récriminations, et un suivi professionnel car il est le lien entre l'élève et l'entreprise. Il doit également se déplacer sur les lieux de stage afin de vérifier la présence de l'élève et  évaluer, avec ses employeurs, son implication dans l'entreprise et la validité de son travail.


Le rôle du professeur coordinateur dépasse donc, de loin, celui d'un professeur classique. Son champ de connaissances et d'actions est extrêmement vaste et requiert une énorme disponibilité et une implication sans faille dans chaque domaine, sous peine de gripper un rouage dont le bon fonctionnement dépend de ces multiples paramètres. Outre les connaissances requises dans les différentes disciplines scolaires, il doit maîtriser une pédagogie spécifique, la communication et l'écoute des publics en difficultés (des jeunes et de leur famille), la connaissance du monde professionnel et des filières d'orientation et de formation, la législation en matière de protection des mineurs français et étrangers. Chacun de ces domaines engendre un travail administratif considérable pour lequel, hélas, ce professeur n'est pas secondé. Sa charge de travail est donc énorme.



 

L'ENCADREMENT

Le professeur coordinateur, pour parvenir à un accompagnement de qualité, doit donc tisser un réseau relationnel riche et solide aussi bien avec les autres professeurs du lycée (maths, informatique, monde contemporain, etc  ), les intervenants extérieurs (musicothérapie, théâtre, écriture, etc.) qui apportent leur contribution dans la classe in situ, qu'avec les autres partenaires : l'Education nationale, les employeurs, les assistantes sociales, les éducateurs, la mission locale, la Chambre des Métiers, le CFA et les services du Ministère de l'Intérieur, le cas échéant, lorsque le jeune est sans papier ou qu'il a commis une infraction à la loi ainsi qu'avec les responsables des structures qui accueilleront ces jeunes pour des visites découvertes (théâtres, musées, cinémas, etc.)

 

 

LES MOYENS

Cet enseignement et cet encadrement exigeant nécessitent donc des moyens importants. Or, les moyens attribués sont parfois insuffisants pour faire face aux besoins nombreux de ces élèves. Il s'avère que l'évaluation des besoins ne prend pas toujours en compte le temps passé en entretiens. Il s'agit, rappelons-le, d'élèves en grandes difficultés, non seulement scolaires mais aussi sociales. Il ne se passe pas un jour sans que l'un d'eux réclame au professeur coordonnateur un rendez-vous ou que celui-ci l'exige afin de résoudre un problème avec l'élève. L'objet de ces entretiens est extrêmement varié et recouvre l'apprentissage scolaire ou professionnel, le comportement à l'intérieur et à l'extérieur de l'établissement, la vie scolaire, les problèmes rencontrés en famille ou au foyer d'hébergement, l'hygiène de vie du jeune, ses loisirs, ses fréquentations, etc, et tout autre sujet qui sera évoqué par le jeune. En effet, ces rencontres n'ont parfois pas d'objet précis mais sont motivées par le mal-être du jeune. Incapable de le mettre en mots par pudeur ou par dénigrement, c'est le professeur coordinateur qui l'ayant perçu,  demandera  au jeune de venir le retrouver dans son bureau afin d'évoquer un manque d'assiduité, de concentration, une agressivité ou une déprime préjudiciables à sa scolarité.

C'est dire que le référent est une personne de confiance qui a su instaurer un lien particulier avec l'élève. Sa disponibilité est telle que chaque élève a su son n° de portable professionnel auquel il peut le joindre sept jours sur sept en cas de problème.

Ces entretiens impromptus avec les jeunes ne peuvent être programmés ni reportés car leur demande est toujours pressante et une contrariété, un malentendu, un événement plus important risquent de les faire basculer dans des situations préjudiciables. Le jeune qui n'est ni écouté, ni reconnu, incapable de trouver une solution par lui-même, n'ayant personne à qui exprimer son problème, ne trouvera souvent pour palier son désarroi que l'absence aux cours ou en entreprise, la fugue de son domicile ou du foyer et autres échappatoires qui le disqualifieront aux yeux des autres.

 

LES ELEVES

Ces réactions peuvent apparaître brutales or elles se comprennent au vu du parcours social et scolaire de ces jeunes. La déscolarisation s'inscrit dans un environnement manquant de soutien physique et psychique. Si certains de ces élèves ont le privilège de vivre en famille, leurs parents, pour autant, ne leur ont donné ni la confiance en eux, ni en l'institution que représente l'école, ni en la société. Au contraire, ils critiquent ouvertement ces deux dernières et n'incitent pas leurs enfants à fréquenter les établissements scolaires avec assiduité et motivation. Pour d'autres, ce seront des situations familiales douloureuses telles une maladie grave, un décès, l'alcoolisme, le chômage de longue durée, ou autre événement traumatisant, qui les empêcheront de suivre la scolarité de leurs enfants et de leur apporter la présence dont ils ont besoin au quotidien.

Cette classe compte aussi des adolescents qui, pour des raisons de maltraitance familiale, ont quitté leurs parents et se sont réfugiés, de gré ou non, chez un oncle ou un grand-parent éloigné géographiquement de leur maison. D'autres, sont placés par l'ASE en foyer et vivent seuls sans autre entourage que leurs pairs où les liens d'amitié sont difficiles à établir et où l'agressivité prime souvent sur la bonne entente.

Dans ces foyers, habitent aussi des jeunes qui ont fui leur pays en guerre ou la pauvreté qui y règne. Débarqués par des passeurs en France, ils arrivent parfois sans parler la langue. Ces jeunes mineurs isolés intègrent cette même classe. Un travail supplémentaire d'enseignement du français incombe alors au professeur coordinateur. Ces adolescents arrivent dans un pays étranger dont ils ignorent tout, sans entourage, et leur adaptation leur demande des efforts notoires et méritoires.

Cette classe accueille donc un public très hétérogène dont les composantes principales sont l'échec, la dévalorisation, le manque de repères physiques, éducatifs, émotionnels et psychiques et une sensibilité exacerbée. Autant de facteurs négatifs sur lesquels, il faudra construire, pour chacun, un parcours qui leur permettra de sortir de cette spirale. Autant dire, un défi. Seuls des enseignements et des partenaires extrêmement motivés, dotés d'une forte empathie, peuvent aider ces élèves à s'engager dans un processus positif et constructif.

 


LA MOTIVATION

Ces contexte familiaux et sociaux, on l'aura compris, ne favorisent pas un investissement de l'apprentissage scolaire et professionnel. Pour autant, tout n'est pas perdu et c'est tout l'enjeu de cette année en alternance entre le lycée et l'entreprise que de réussir à motiver les élèves. Il s'agit de croire en eux et plus important encore, mais aussi plus difficile, de les convaincre de croire en eux. Sans cette base, toute tentative d'enseignement ou d'apprentissage sera aléatoire et ne s'inscrira pas dans un développement durable. D'où la nécessité et l'importance des entretiens, évoqués plus haut, qui confèrent, à chacun, des mots, des regards, une écoute qui donnent confiance, envie d'essayer, de s'investir, de poursuivre, d'aller de l'avant, de ne pas s'arrêter aux mauvaises notes ou aux remontrances en entreprise, etc. C'est un travail de longue haleine qu'il est hors de question de relâcher, sans quoi l'élève décroche et tout est à refaire, à l'instar de Sisyphe. Cet engagement auprès de chacun réclame une bienveillance, une détermination et une patience incommensurables. Si chaque professeur et intervenant étaient dans cette posture d'encouragement, les résultats seraient, à n'en pas douter, meilleurs. Mais on ne peut demander la perfection, sur un mode continu, d'autant que ces jeunes, à fleur de peau ou arrogants, savent parfois d'un seul regard ou par une remarque insolente, ébranler toute bonne volonté.

Il est d'autant plus difficile d'accompagner ces jeunes que les bases telles que la ponctualité, le respect de l'autre, un langage correct, l'assiduité, etc, ne sont pas intégrés. Elles existent mais sont flottantes. Il est alors très difficiles d'appréhender ces élèves qui tantôt seront courtois, tantôt  maussades et susceptibles. Leur fragilité, leur vulnérabilité, leurs blessures, voire leur violence peuvent déstabiliser tout à la fois le groupe et l'adulte qui s'adresse à eux. De surcroît, habitués à des relations et situations conflictuelles, d'autres s'engagent alors dans la brèche et l'ambiance devient désagréable et peut nuire au cours. L'autorité et la fermeté sont des qualités indispensables pour qui travaille avec ces élèves.

La motivation est par ailleurs laborieuse à mettre en œuvre car ces jeunes sont souvent inhibés par des freins tels que la mésestime de soi, l'échec, la crainte de l'autre, avec pour corollaires la fatalité, le désabusement, l'indifférence, le mépris et autres attitudes négatives et destructrices.
Pire encore, face aux stress que représentent l'école, la société, le travail,  ils s'interdisent de réfléchir comme le révèle l'ouvrage de Serge Boimare "Ces enfants empêchés de penser". La reconnaissance de chacun, de la part de l'adulte, s'avère alors fondamentale pour écarter ces pensées anxiogènes et travailler sur l'estime de soi, les qualités et les capacités de chacun. Ces leviers se révéleront être plus ou moins efficaces selon le tempérament du jeune. Il suffit parfois d'une étincelle pour ranimer un espoir, une envie, un désir, tandis que chez d'autres, on peinera à enflammer la moindre volonté. Cependant, rien n'est jamais acquis et il faut veiller à entretenir la flamme et guetter chez les autres la petite flammèche qui pourra éclaircir la situation et donner lieu à un état d'esprit positif.

Dans tous les cas, le tempérament de l'élève sera un facteur majeur quant à la réussite de l'accompagnement proposé et l'aide des professionnels ne pourra se substituer à un manque de volonté. De même, la résilience sera un élément déterminant quant à la réussite du processus enclenché avec le jeune.

 


LA FORMATION PROFESSIONNELLE

Nonobstant le fort encadrement évoqué ci-dessus, il n'est pas question d'assister les élèves. Ils sont accompagnés mais pas assistés. Ils sont avertis, dès leur entretien de pré-rentrée que cette classe est leur dernière chance pour se réinsérer dans un parcours scolaire et professionnel et que c'est à eux de trouver des  stages en entreprise. Le professeur est certes là pour les aider à identifier leurs aptitudes et leurs domaines d'intérêt et les aiguiller mais ce sont eux qui doivent faire la démarche de trouver un employeur. Il s'agit pour eux d'une forte contrainte.

Afin de les aider dans leur recherche, le professeur leur enseigne la manière de se présenter et d'exprimer leur requête. Eloignés des réseaux sociaux, la plupart ne savent pas entrer en contact avec un interlocuteur autre qu'un de leurs pairs. Il est donc  nécessaire de leur apprendre la politesse, le respect et parfois l'humilité. Les qualités de cette première approche devront ensuite être enrichies d'autres qualités telles que la patience, la persévérance, l'assiduité, la bonne volonté, etc, afin de s'adapter à la vie en entreprise, à ses différents interlocuteurs et au travail.

Les élèves vont en cours deux jours par semaine et trois jours en entreprise et un stage dure trois semaines.

 


LES OUTILS CULTURELS

Les intervenants extérieurs
 

A ces jeunes, qui avouent sans détour  " J'aime pas l'école " ou " Je déteste, c'est nul " et pour qui aller en classe est immanquablement synonyme d'ennui et de contraintes, la MGI fait appel à des intervenants extérieurs qui proposent à ces élèves des ateliers de théâtre, de musicothérapie, d'écriture, etc. Ces apports ont pour but d'enrichir la personnalité de l'élève de manière ludique et de développer son expression, en évitant des écueils tels la passivité inhérentes aux cours théoriques comme la grammaire ou l'orthographe. Pour autant, ces activités ne rencontrent pas nécessairement l'adhésion des élèves car tous n'ont pas une sensibilité artistique ou refusent de s'y intéresser car tout ce qui provient de l'école est " nul " a priori ou encore " mort ", pour reprendre leur critique. Par ailleurs, comme toute activité, la musique, le théâtre ou la danse nécessitent une implication à long terme et la persévérance est une attitude repoussante pour la plupart de ces élèves.

 

Les ateliers d'écriture et contes

Les contes

Dans ces conditions, proposer un atelier d'écriture est une gageure puisque cela implique l'écriture, objet perçu comme une discipline scolaire. La concentration et la réflexion requises pour ce type d'exercices n'est pas sans rebuter les élèves. C'est pourquoi l'atelier que je propose inclut des histoires. Celles-ci suggèrent des images qui libèrent le mental et permettent à la sensibilité de chacun de s'approprier des métaphores qui les toucheront. Lors de ma première rencontre avec les élèves, lorsque je suis venue leur exposer leur travail que nous allions faire ensemble sous la forme d'atelier d'écriture, je leur ai annoncé que chaque séance serait illustrée par un conte. Moues dubitatives pour ne pas dire goguenardes car, à leurs yeux, " les histoires, c'est pour les enfants, les petits, m'dame ". Voire. Malgré leurs mines renfrognées, j'ai raconté l'histoire que j'avais prévue. Le silence et l'écoute se sont installé d'emblée. J'ai terminé mon histoire. Le silence s'est poursuivi. Et puis une voix s'est élevée : " Ben ? On n'applaudit pas ? "  et tous d'applaudir. Cette histoire d'apparence anodine, un petit oiseau dans la forêt, les avait touchés. Elle évoquait des thèmes qui leur sont chers : la solitude, le désarroi, le rejet par les autres, la peur, l'absence de protection, la rencontre, l'amitié, etc. Autant de sujets qui occupent leur esprit et les plongent avec dilemme dans la société.

Ces applaudissements prouvent leur sensibilité et qu'au-delà de leur apparence de durs, intolérants et blasés, ils étaient capables d'écoute et de manifester un intérêt pour des choses inhabituelles.
C'est dans ce registre, de l'inhabituel et de l'imaginaire, que j'organise mes ateliers. Mon propos étant d'élargir leur point de vue, et de susciter chez eux la possibilité d'inventer, de créer, voire de délirer. Il m'apparaît fondamental de proposer à des jeunes la possibilité d'exprimer leurs envies, leurs rêves, leurs projets afin de leur permettre de croire en eux et d'oser penser une vie telle qu'ils aimeraient la vivre. Afin de les encourager dans cette démarche, je les rassurais en leur disant que ces ateliers échappaient aux notes, au jugement (écrire bien ou mal), et que l'important était que chacun s'exprime.

 

La réflexion et l'imaginaire

Or, atteindre ce but s'avère difficile. Nous nous heurtons à des jeunes qui se déclarent fatigués en entrant en classe pour cette dernière heure de la journée. Il suffit de les observer pour  constater qu'ils disent la vérité. Ils ont déjà fourni l'effort d'être concentrés et enfermés en classe toute une journée, une activité supplémentaire est souvent de trop pour eux. A mes propositions d'écriture, ils opposent ensuite qu'ils ne savent pas écrire. "C'est dur " est une critique constante. Avant même d'avoir essayer. Je leur rétorque, forte de mon expérience ailleurs avec des 3eDP6 (faire un lien) que oui mais que je sais qu'ils en sont capables sinon je ne le leur demanderais pas. " Mais madame, c'est trop dur d'écrire ". " Faut réfléchir, c'est dur ! " Cet aveu concentre leur impossibilité d'imaginer, de trouver les mots et d'écrire. Certains renoncent immédiatement, d'autres laissent leur regard errer et forment des images mais ne savent pas les retranscrire. Sans de nombreuses questions quant à leurs idées, suggestions, formulations, il est difficile qu'ils réussissent spontanément à écrire quelques lignes. Mais l'important est qu'ils parviennent à écrire. Pour eux, c'est déjà une victoire et il faut les féliciter.

Sachant à quel point les mots et l'écriture embarrassent ces jeunes au faible niveau scolaire, chaque atelier comporte un décor afin de stimuler leur imaginaire et de leur montrer des objets qui n'appartiennent pas à leur quotidien, chaque atelier présente des objets (illustrations d'art, objets, matières de toutes sortes, photos, etc) susceptibles de stimuler leur curiosité.

Le conte intervient également pour offrir une pause dans leur effort d'écriture. Cependant, l'écoute d'une histoire leur demande aussi un effort par la concentration qu'elle requiert. Et lorsqu'on leur demande de la relater, ils se souviennent de la fin mais ne savent pas reprendre le fil de la narration depuis le début. Le conte fournit donc l'occasion de travailler sur un processus temporel et l’appréhension des événements qui conduit à une série de développements pour aboutir à un acte final. Si ce déroulement chronologique apparaît logique, il ne l'est pas nécessairement pour une génération habituée à zapper et à communiquer simultanément avec plusieurs outils et avec des interlocuteurs différents. La temporalité est pour eux instantanée, les situations se chevauchent et l'immédiateté est la norme. Dérouler le temps n'est donc pas une aptitude qui leur est familière, pas plus qu'ils n'ont conscience de la nécessaire élaboration de la pensée qui précède sa concrétisation, en interactions avec d'autres paramètres, qui sont parfois des aléas qui devront résolus,  avant d'aboutir à l'obtention d'un résultat. C'est pourquoi ce travail de perspective apparaît important à mettre en œuvre avec eux car la vie et le monde du travail réclament du temps, de la constance, de la patience et de la persévérance. Le conte est riche de leçons qu'il importe de souligner et qui pourront être des ressources pour chacun grâce à leurs métaphores.

Si leur niveau scolaire est un frein certain à leur expression, l'impossibilité de s'adonner à l'imaginaire en est un autre, sans doute encore plus prégnant. Les élèves assurent que "Mais c'est dur d'avoir des idées !" et de repousser la possibilité d'y parvenir car "on n'a jamais fait ça, on sait pas". Leurs remarques traduisent l'ampleur de la tâche et leur déshérence  psychique. Comme je leur répondais que pour avoir des idées, il fallait réfléchir, ils m'ont demandé : "Comment on fait pour réfléchir ?". Ils étaient désemparés. Ils se trouvaient en territoire inconnu, devant une étendue menaçante et l'urgence, la première réponse, était de ne pas les acculer, de les sortir de cette ornière où ils ne pouvaient que constater leur impuissance. Il s'agissait d'éviter l'humiliation et/ou la révolte.

C'est donc mot à mot, pas à pas, avec créativité, humour, patience, bienveillance mais aussi détermination qu'un atelier d'écriture peut avoir lieu et donner aux élèves de la satisfaction. Dans ce contexte, il devient alors possible de formuler une pensée, de la préciser, d'élargir le champ du vocabulaire, d'écouter les remarques des autres, d'enrichir ses propos. Ce travail préalable permet alors  de réussir à s'exprimer à l'oral et à consigner par écrit ses idées. C'est tout l'enjeu de ces ateliers d'écriture.

 

L'implication et l'assiduité

Un tel travail centré sur chaque élève nécessite la mise en place de demi-groupes afin que chaque élève puisse prendre la parole et participer à l'atelier. Ce dédoublement, s'il est indispensable et bénéfique, verra son efficacité minorée si chaque demi-groupe ne vient à l'atelier que tous les quinze jours. En effet, cet étalement dans le temps des ateliers nuit à la motivation et à la persévérance, indispensables à la réussite d'une entreprise de longue haleine avec un public en difficulté.

La question de la fréquence et du long terme sont extrêmement importantes pour lutter contre deux obstacles propres à ces élèves que sont l'absentéisme et le regard des autres. L'assiduité n'est pas acquise telle un gage de réussite et leur présence aléatoire fragilise d'autant un travail qui devrait reposer sur un système de pensée qui a besoin d'être nourri de façon continue pour porter ses fruits. Ces absences retentissent sur le groupe, non seulement sur la dynamisme nécessaire à un atelier d'écriture mais aussi sur l'implication des uns et des autres. Enfreindre  les règles de l'école, et du système en général, étant vu par la plupart comme un acte de bravoure, s'impliquer dans un cours suscite la réprobation de la majorité et face à cette attitude, l'élève qui voudrait s'exprimer n'ose pas le faire, craignant le regard des autres. D'où encore une fois, la nécessité et la pertinence des entretiens évoqués plus haut où il pourra faire valoir son attitude, ses idées et s'exprimer.

 

L'expression et l'écoute

Ce malaise face au regard des autres qui se traduit souvent par  un renoncement à participer au travail proposé, à la négation de sa personnalité et de ses idées, empêche l'écoute. Or, l'écoute est une constituante à part entière de l'atelier d'écriture. Etre écouté génère confiance et estime de soi, ce dont manquent précisément ces jeunes. Cependant la plupart n'ose pas prendre la parole de peur d'être rabroués par ceux qui dénigrent l'atelier. Il faut déployer beaucoup d'encouragements pour les inciter à s'exprimer et mettre en valeur leurs propos aux yeux de tous afin de récompenser ce courage d'avoir oser dire des choses. Si les récalcitrants ricanent, à bien les observer, on constate néanmoins qu'ils écoutent et parfois ce qui vient d'être dit n'est pas sans les interpeller, voire les toucher. Cette prise de parole est un acte dont l'enjeu ne se limite pas au cadre scolaire. Savoir s'exprimer, discerner le moment juste pour intervenir, enrichir les propos d'un autre, sont des clefs qui permettront à ces jeunes de trouver leur place dans la société et en entreprise. L'expression orale et l'écriture sont réellement des outils de réinsertion tant pour ceux qui décideront, à l'issue de cette année, de poursuivre leurs études, que pour ceux qui intégreront directement le monde du travail.

Tout l'enjeu de ces ateliers est donc de permettre à ces élèves de s'exprimer et de mettre en lumière les qualités  et la sensibilité qui se dégagent de leurs propos et de leur façon d'être et dont souvent ils n'ont pas conscience. Le but est donc seulement d'atteindre un résultat telle la production d'écritures mais aussi de restaurer l'estime d'eux-mêmes, une juste appréciation de soi sans vantardise, et de nourrir  cette confiance nécessaire pour croire en soi et aller de l'avant. Cet objectif se double donc d'une autre intention essentielle qui est d'éveiller en eux le désir de progresser, moteur de toute démarche, afin d'acquérir les outils nécessaires à la réussite et pouvoir s'inscrire dans la société et le monde du travail.

 

Les sorties
Les sorties sont donc un excellent moyen de stimuler leur curiosité et de provoquer le désir.
Afin de ne pas enfermer ces jeunes dans une salle de classe avec des heures de cours à leurs yeux fastidieuses, la MGI prévoit un volet culturel qui leur permet d'échapper au lycée en leur proposant des sorties.
Là encore, la persuasion se révèle nécessaire car les a priori sont nombreux et la défiance est de mise face à l'inconnu.

Cinémas, visites de théâtre et/ou représentations, musées, répétitions de concerts ou de danse hip-hop, sont autant d'occasions de les emmener dans des lieux qu'ils ne fréquentent pas et de découvrir des créations, des métiers et des professionnels dont ils ignorent tout. Ces rencontres sont chaque fois la possibilité d'une identification envers une pratique, un art, un endroit, une personne qui pourra devenir sinon un modèle, du moins une référence, voire une inspiration.

 


CONCLUSION

L'existence de ces classes MGI dédiées aux " décrocheurs " sont donc indispensables pour accueillir ces jeunes désorientés et leur donner la chance de pouvoir acquérir les bases scolaires, entrer dans la voie de l'apprentissage, trouver un travail et, ce faisant, se réinsérer dans la société. C'est une chance pour ces jeunes que l'Education nationale leur dédie une classe spécifiquement conçue pour leur eux.
Il faut donc saluer le travail de tous ceux qui, à tous les niveaux, œuvrent aux côtés de ces élèves pour accompagner chacun car  l'avenir de ces jeunes concerne l'ensemble de la société.

Les ateliers d'écriture et contes montrent que l'imaginaire et la créativité sont des outils pertinents et efficaces pour réconcilier les élèves avec l'écriture et la prise de parole et qu'ils ont toute leur place dans ce processus de rescolorisation mise en œuvre dans ces classes MGI.
De plus, ces ateliers extrêmement riches présentent l'avantage de requérir peu de moyens et d'être reproductibles. C'est pourquoi il est à souhaiter, au vu des bienfaits et progrès constatés sur les élèves, aussi bien au niveau individuel qu'en groupe, que ces interventions culturelles puissent se développer dans d'autres classes et profiter au plus grand nombre.

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Je tiens à remercier la responsable de la MGI et les élèves qui m'ont accueillie et accordé leur confiance.

 

PubliƩ le 20/02/2014