Concours de nouvelles avec une classe de 4e

Dans le cadre du Salon du Livre de Gaillac (Tarn), une classe de 4e a participé au concours de nouvelles organisé par le réseau des médiathèques.

Caroline Chavelli a animé une série d'interventions afin de stimuler l'imaginaire des élèves à travers l'écriture et le conte.

LE SALON DU LIVRE DE GAILLAC

Le Salon du Livre de Gaillac (Tarn) propose chaque année, au mois d'octobre, un concours de nouvelles organisé par les médiathèques de Tarn et Dadou. Il est ouvert aux enfants, adolescents  et adultes. Ce concours s'adresse aux particuliers et aux établissements scolaires. En clôture du Salon du Livre, un auteur invité livre une citation, écrite pour l'occasion, autour de laquelle s'écrira la nouvelle. 

Voici la citation de Romain Slocombe, parrain du concours de nouvelles 2013-2014
" Dès l'entrée du train en gare, je l'aperçus sur le quai : un homme courtaud, au teint sombre, assez mou, portant des lunettes sans monture et vêtu d'un complet infroissable trop juste, dont la pochette s'ornait de toute une collection de stylographes. "

 


LE PROJET

En 2013, la médiathèque de Graulhet (Tarn) a proposé au collège de sa ville de participer à ce concours littéraire. Une classe de 4e,  s'est portée candidate. Lorsque la professeure de français a annoncé le projet à ses élèves, l'accueil fut maussade. Les élèves essayèrent même de convaincre leur enseignante qu'elle se fourvoyait du fait de leur faible niveau en français. Quand ils apprirent qu'ils étaient la seule classe du collège à participer, leur étonnement et leur volonté de dissuader la professeure de porter ce projet avec eux s'amplifièrent. En effet, la majorité de ces élèves a un niveau assez bas et avoue qu'ils n'aiment ni lire ni écrire. Ecrire 4 à 6 pages, ainsi que le stipulait le règlement du concours, représentait pour eux un but inatteignable, et autant dire, un pensum. L'enseignante fut vent debout contre leur opposition et quand, à court d'argument, les élèves l'apostrophèrent " Pourquoi nous ? ", se référant à des classes d'un niveau meilleur, elle rétorqua " Pourquoi pas vous ? ". Les élèves entrevirent alors une étincelle, une possibilité, fragile, mais existante. 

 


L'ACCUEIL DE LA CLASSE EN MEDIATHEQUE

De décembre à février, terme de la remise des copies, des ateliers furent organisés en médiathèque autour de ce concours pour y accueillir la classe avec sa professeure de français et la documentaliste. Le choix de ce lieu stratégique s'imposa pour plusieurs raisons. Il importait de sortir les élèves du collège pour que ce concours ne revête pas une dimension uniquement scolaire mais s'inscrive dans un cadre plus vaste, en écho à l'imaginaire. La plupart des collégiens se sentent à l'étroit, physiquement et psychologiquement, à l'intérieur d'un établissement scolaire et leur empressement à se rendre à la médiathèque a confirmé le bien-fondé de ce choix. Les élèves arrivent dans un autre état d'esprit, plus ouverts, et curieux. Ils ne se sentent pas enfermés dans un cadre où la salle de classe renvoie immanquablement à un cours, un devoir, une obligation de présence et de résultat dans des limites imposées et souvent étouffantes. De plus, la médiathèque de Graulhet est doté d'un espace spacieux, lumineux, confortable, qui sans conteste, offre un lieu de 

travail plus agréable que celui d'une salle de classe. Les élèves, nous avons pu le constater, apprécient beaucoup le cadre où ils sont conviés. A cela s'ajoute l'accueil qui leur est réservé puisque tout l'étage, durant ces ateliers, leur est dédié et fermé au public. Ces conditions tout à fait favorables, auxquelles les adolescents sont sensibles, permettent de travailler de façon optimale.

Par ailleurs, il s'agissait également d'amener ces adolescents, à l'âge où les rapports à la lecture se distendent, à fréquenter un lieu que parfois ils ignorent. Lorsque la responsable du secteur jeunesse de la médiathèque leur a demandé, au tout début, qui d'entre eux, était inscrit à la médiathèque, seuls 2 doigts sur 29 se levèrent. Certains élèves n'étaient jamais entrés à la médiathèque. Malgré toutes les politiques culturelles menées depuis des années, en faveur de l'ouverture des musées, bibliothèques, etc, vers le grand public, une médiathèque représente encore pour la grande majorité des citoyens un lieu élitiste où ils estiment ne pas avoir leur place et, qui de facto, ne les concerne pas. Face à ce constat, la bibliothécaire présenta la médiathèque aux élèves afin de leur donner envie de découvrir, non pas un sanctuaire de l'écrit (lectures, livres), mais un lieu vivant, accessible à tous, où ils pourront trouver non seulement des romans mais aussi des BD, des DVD, ces CD, des ateliers gratuits de toutes sortes, etc. La classe fut aussitôt inscrite parmi les adhérents afin que les élèves puissent emprunter des documents.

Enfin, le concours étant porté par le réseau des médiathèques de Tarn et Dadou, la décision d'y travailler avec une classe se justifiait. 

La pertinence du lieu eut donc un impact indéniable sur la qualité de présence et de travail des élèves.

 

 

LES ATELIERS EN MEDIATHEQUE

Lors de la première rencontre à la médiathèque, les élèves n'avaient pas encore apprivoisé les lieux et ils arrivèrent en traînant des pieds. Ils étaient intimidés et mal à l'aise. Se retrouver dans un temple de la lecture avec pour tâche d'écrire 4 pages, sans autre support qu'une citation littéraire, les plaçait dans une situation ingrate. De surcroît, ils se retrouvaient face à une inconnue qui allait les obliger à écrire. Quand je leur dis que je savais que l'exercice qui leur était imparti était difficile pour eux, ils abondèrent en affirmant qu'ils étaient "nuls ", que " c'était trop dur ", qu' "on n'y arrivera jamais ". Tant d'optimisme ne suffit pas à me décourager. La suite me donna raison, deux heures plus tard, ils ne voulaient plus partir !

Un préambule avait suffi à chasser leurs inquiétudes et leurs réticences. En effet, avant d'entrer dans le vif du sujet, pour tout atelier, quelque soit le public, adolescents, adultes, personnes âgées, je tiens à énoncer les valeurs qui vont porter nos rencontres. En premier lieu, il s'agit du plaisir d'être ensemble et de réaliser un projet. L'enthousiasme est un élément fondamental qui préside à la réussite d'un projet. Pour que ce dynamisme se déclenche, il s'agit d'installer une relation de confiance. Dans le cas des élèves, je précise avant tout que je ne suis pas un professeur et que par conséquent, je les noterai pas. Les soupirs de soulagement de l'assistance sont éloquents. Je leur dis ensuite que chacun écrit en fonction de sa personnalité, de sa sensibilité, de son humeur du jour et qu'il n'y a pas une écriture meilleure qu'une autre. Chaque écriture est unique. J'introduis ainsi les notions de bienveillance et de non jugement et je poursuis en les assurant que je ne me permettrais pas de juger une  idée et encore moins son auteur car toute idée, qui pourrait apparaître quelconque 

de prime abord, peut devenir très intéressante si elle est développée, associée à une autre, pensée différemment, etc. Par ailleurs, j'ajoute que tout ce qui se dira durant ces ateliers restera entre nous. Alors que ces jeunes sont inscrits sur les réseaux sociaux où il est tentant de publier de tout sur tout le monde, je pose comme base la confidentialité. Ils en restent pantois et la reconnaissance se lit sur leurs visages. Enfin, je leur promets de tout faire pour les aider. La sincérité soutenant mon discours, nous sommes prêts à travailler. La participation des uns et des autres devient contagieuse et féconde. 

 

 


ENTHOUSIASME, CURIOSITE ET ESTIME DE SOI

Durant ces ateliers, les élèves n'écrivent pas, ils le font en classe et à domicile. Notre travail consiste à trouver des idées et à stimuler leur imaginaire en explorant de multiples directions. Des propositions concrètes et interactives interpellent les élèves qui se prennent au jeu et découvrent ainsi l'ampleur de leur imagination. Il se produit alors un effet boule de neige où l'émulation, à l'écoute des idées des uns et des autres, est un puissant stimulant pour trouver des pistes et leur donner corps. 

Les élèves s'emparent avec vivacité de cette liberté d'expression qui leur est octroyée et qu'ils n'ont peu ou pas au collège. Tout devoir écrit à l'école doit répondre à des normes, un but, un résultat avec le risque de sanction que cela comporte. Habitués au conformisme, limités par la crainte de mal faire, les élèves se brident. Mon intervention consiste précisément à faire sauter ces verrous et à les inciter à fouiller leur imaginaire en recueillant toutes leurs suggestions, en leur faisant écho, en leur proposant des interprétations autres, en les questionnant et en mettant en valeur leur pensée.

L'imaginaire est le moteur de leur écriture pour ce concours de nouvelles. C'est pourquoi j'introduis le conte en leur racontant des  histoires. Les élèves découvrent les métaphores et des styles narratifs qui pourront les inspirer. Ils ont pour seules contraintes l'insertion de la citation et la cohérence de leurs propos. Les élèves étant futés, lorsque la citation les encombre, plutôt que de la placer au cœur de leur récit, ils la contournent pour dire ce dont ils ont envie. Car c'est bien là que se révèle tout l'intérêt de ce concours. Le but premier n'est pas de gagner, d'être le lauréat, mais de pouvoir s'exprimer et de maîtriser suffisamment ses idées pour les rédiger. Comment expliquer, sinon, que tous les élèves aient réussi à écrire 4 pages, voire plus ? Comment expliquer autrement leur enthousiasme à chacune de ces rencontres ? Tandis qu'a la 1ère d'entre elles, ils étaient arrivés à reculons, dès le 2e atelier, nous avons du modérer leur allégresse qui résonnait à tous les étages de la médiathèque ! Le plaisir et la curiosité étaient au rendez-vous. 

A ce titre, la lecture des nouvelles de chacun, ou en duo, devant la classe fut édifiante. Les élèves ont écouté chaque récit avec la plus grande attention. A l'issue de chaque lecture, je les invitais à commenter, poser des questions et à adresser des compliments aux auteurs. Et ce fut ainsi. Chaque discussion fut positive et constructive. Quand on sait que le système scolaire engendre plutôt le jugement que les encouragements, que les élèves se jaugent entre eux, et que les adolescents répugnent à se livrer, l'écoute dont ont fait preuve ces collégiens fut remarquable. Leurs yeux brillaient et l'admiration perçait dans leurs propos. Chaque nouvelle a été applaudie et ce fut une reconnaissance notoire pour chacun. 

Oser lire devant un public n'est pas chose aisée, et encore moins, lorsqu'il s'agit d'un récit où la personnalité et les sentiments de l'individu se révèlent. Je salue le courage de ceux et celles qui ont ainsi raconté une part d'eux-mêmes. Les élèves ne s'y sont pas trompés et ont été touchés par ces récits inattendus où les uns et les autres se dévoilaient. Encore une fois, ce projet montre à quel point les adolescents ont besoin de se raconter, d'être écoutés et reconnus. C'est pourquoi, avec la professeure et la bibliothécaire, nous sommes d'accord pour dire qu'au-delà de l'écriture, le plus important dans cette aventure, n'est pas la qualité littéraire des nouvelles mais la possibilité que tous ont eu de s'exprimer. Ce fut une expérience extrêmement gratifiante pour chacun et pour la professeure qui a cru en ses élèves.

 


DES BIENFAITS DE LA CREATIVITE AU NIVEAU INDIVIDUEL ET COLLECTIF

Chaque récit illustre l'univers de chacun et montre une facette de sa personnalité. Dans cet espace offert par  l'écriture, ce ne sont plus des élèves conditionnés qui rédigent mais des adolescents riches de leur imaginaire, leur vécu, leur sensibilité. Les uns et les autres ont découvert en eux des ressources et une créativité qu'ils ne soupçonnaient pas. Cette dimension personnelle de liberté de création et d'expression retentit instantanément sur d'autres plans. Le professeur constata rapidement une transformation de l'ambiance de la classe. "Je ne les reconnais plus !" " Ils ont pris le projet à cœur et ne s'arrêtent plus d'écrire ! " Ce projet a provoqué une  implication nouvelle, a suscité l'envie de réussir et une émulation positive. Les élèves constatèrent, épatés, que tous avaient réussi à écrire 4 pages, voire plus. Ce succès a modifié leur regard sur eux-mêmes. Il sont fiers d'eux, et j'eus le plaisir de leur dire que moi aussi j'étais fière d'eux, et ne se considèrent plus comme la classe " la plus  nulle " du collège. 

Lors du bilan de ces ateliers, je leur demandai s'il leur avait été difficile d'écrire toutes ces pages et ils furent presque vexés. C'est dire les progrès accomplis, tant au niveau scolaire que psychologique. Ils avaient oublié leur défaitisme initial, laissé derrière eux leurs incapacités mentales, et franchi une étape. Autre signe révélateur de cette évolution, la moitié de la classe s'est spontanément inscrite à la médiathèque et/ou la fréquente. Enfin, quand en clôture de l'atelier bilan, nous avons proposé aux élèves de parcourir la médiathèque pour emprunter des livres de leur choix, ils ont tous bondi de leurs chaises ! Alors qu'au premier atelier, ils avaient manifesté un dégoût certain pour les livres qui les entouraient et avaient quitté la médiathèque sans un regard pour les rayonnages, cette fois, ce fut une ruche bourdonnante ! Aucun besoin de consigne, chacun attrapait des livres, lisait les 4e de couverture, demandait conseil à son voisin, cherchait des titres, etc. La bibliothécaire fut assaillie de demandes. Tous repartirent avec un ouvrage, certains se plaignant même de ne pouvoir en emprunter qu'un seul !

Forts de ce succès, avec le professeur et la bibliothécaire, nous cherchons à mettre en lumière le travail de ces adolescents afin que ces nouvelles ne soient pas uniquement consignées dans un ouvrage mais qu'elles résonnent. Lectures au collège, ateliers théâtre, fabrication de romans-photos, courts-métrages sont autant d'idées à développer pour mettre en valeur les élèves et donner à d'autres le goût d'écrire, de lire, de s'exprimer.


Par cet article, je tiens à remercier les élèves avec qui j'ai eu le grand plaisir de travailler, ainsi que leur professeur de français et la responsable jeunesse de la médiathèque sans qui ce projet n'aurait pas vu le jour. 

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PubliƩ le 09/05/2014